Le ministre britannique de l'intérieur défend la mention dans un manuel de police d'Extinction Rebellion comme mouvement extrémiste

Par Paul Bond
18 janvier 2020

L'inclusion des militants contre le changement climatique d’Extinction Rebellion (XR) par la police dans un manuel sur «l'extrémisme idéologique» marque une grave escalade de l'attaque contre les droits démocratiques.

Bien que le manuel soit maintenant retiré, le gouvernement conservateur a tout de même défendu sa décision d'avoir épinglé XR.

Le Guardian arapporté la semaine dernière que l’organisme antiterroriste policier du sud-est (CTPSE) avait inclus l’XR parmi les extrémistes nécessitant que ce dernier soit signalé au programme gouvernemental de surveillance de la lutte contre la radicalisation, Prevent [Empêcher].

La réaction de la ministre de l'intérieur Priti Patel aux critiques généralisées de cette décision met en évidence ses véritables objectifs. Elle a déclaré à la radio que bien que XR ne soit pas une organisation terroriste, le gouvernement devait prendre en compte «un ensemble de risques pour la sécurité».

L’arrestation d’un manifestant d’Extinction Rebellion l’année dernière

XR figurait parmi les organisations qui devraient être signalées à Prevent, aux côtés de groupes d'extrême droite proscrits comme National Action et l'islamiste al-Muhajiroun, dans un document de 12 pages, «Protéger les jeunes et les adultes de l'extrémisme idéologique». Le document, rédigé en novembre dernier, a été marqué «officiel».

Cette décision fut immédiatement suivie d’une répression massive de la police contre les manifestations XR à Londres, qui s'est déroulée sur une période de deux semaines en octobre. Dès le 16 octobre, 1642 personnes avaient été arrêtées, et puis la police imposa alors une interdiction de manifestation XR sans précédent dans tous les quartiers de la capitale.

Interrogé sur le manuel, le CTPSE a initialement déclaré qu'il réviserait ses directives pour clarifier sa position sur XR. Il a ensuite reconnu que XR n'était pas extrémiste et a déclaré que le document avait été rappelé. Soucieux des retombées, le CTPSE a insisté à plusieurs reprises sur le fait que leur préoccupation était «les personnes vulnérables».

Les mesures de la police contre la droite fasciste sont toujours conçues pour gagner le soutien populaire à une législation répressive qui vise finalement tout mouvement à gauche de la classe ouvrière. Ce document de «sécurité» le confirme amplement.

Le CTPSE a déclaré que le manuel avait été rédigé «au niveau local» et distribué aux «partenaires statutaires» définis comme «ceux qui sont en contact régulier et direct avec les jeunes ou les membres du public. Il concerne également les managers, les responsables policiers supérieurs et les responsables de la sécurité à tous les niveaux des collectivités locales.»

Neuf de ses 12 pages sont consacrées aux organisations et tendances ciblées. Ils commencent par le fascisme, mais la séquence est révélatrice: le National Action néo-nazi et le Sonnenkrieg Division; le «satanisme extrême» lié à l'extrême droite; Generation Identity et la nouvelle droite plus généralement; al-Muhajiroun, qui soutient l'Etat islamiqueI; XR; l'extrémisme des défenseurs des animaux; puis une dernière page sur «l'utilisation d'Internet».

Cette dernière section couvre l'utilisation du Web «via des navigateurs, des applications cryptées, les médias sociaux et des logiciels sur mesure». Elle exprime sa préoccupation quant au fait qu'Internet est «un espace largement non gouverné dans lequel les utilisateurs peuvent partager ou être exposés à du matériel extrémiste sous forme de sites Web, de vidéos, images, documents, articles et discussions sur des forums thématiques. »

La couverture de «Ce que vous pourriez voir et entendre» se concentre sur la circulation de matériel sur des applications cryptées et «des individus discutant de sujets idéologiques avec des inconnus sur les réseaux sociaux ou sur Internet […] encourageant les gens à donner suite aux griefs […] et l’obtention d'informations à partir de sources non évaluées.»

XR est décrit comme une campagne de «protestation et de désobéissance civile» «pour faire pression sur les gouvernements pour qu'ils agissent contre le changement climatique et l'extinction des espèces». Le document reconnaît que XR est «non violent contre les personnes», mais répertorié comme une menace en raison d'un «une philosophie anti-establishmentqui cherche à changer le système».

XR a préconisé diverses formes de production et d'organisation politique locale tout en cherchant à renforcer l'autorité des gouvernements nationaux, en les présentant comme des alliés potentiels contre les sociétés transnationales. Mais même la défense du «capitalisme vert» est considérée comme inadmissible par les gouvernements, qui reconnaissent le mécontentement social croissant qui le sous-tend.

Ce manuel insiste sur le conformisme politique et sur l’interdiction de critiquer le capitalisme. Il met en garde, par exemple, contre «des personnes parlant de façon stridente ou émotive sur des questions environnementales comme […] la fracturation hydraulique.»

La publication de ce manuel de police fait suite à un rapport (article en anglais) de l'année dernière de la Commission gouvernementale de lutte contre l'extrémisme qui a condamné de larges pans de la «gauche» comme «extrémistes». Il avait dénoncé la manière dont les «idées ouvrières révolutionnaires» ont nourri la sympathie pour des «tactiques extrémistes violentes».

Ces catégories sont délibérément fourre-tout et flexibles. Le document du CTPSE conseille d’être à l’affût d’élèves qui «pourraient sécher l'école» pour se joindre aux manifestations, avec une attention particulière pour ceux qui «expriment leur admiration pour les personnes arrêtées durant des activités de protestation». Les manifestations non violentes – occupations des rues, graffitis, blocus - sont répertoriées comme sujets de préoccupation.

Une grande partie de la réponse officielle à la révélation a été de défendre le programme gouvernemental Prevent, qui oblige les enseignants et autres employés du secteur public à signaler des signes de «radicalisation» [article en anglais]. Prevent a été fortement critiqué depuis son introduction en 2003, avec des groupes de défense des droits de l'homme le qualifiant de vouloir «étouffer la liberté d'expression», porter atteinte au droit des enfants à la vie privée et intimider, persécuter et profiler les enfants musulmans.

En octobre dernier, l'organisation des libertés individuelles, Liberty, a noté qu'une base de données policière avec un accès complet aux dossiers de Prevent était «utilisée pour surveiller et contrôler les communautés». Le médecin à la retraite Lyn Jenkins, par exemple, qui souffre de claustrophobie, a été référé à Prevent l'année dernière par son hôpital public local après avoir discuté de la gestion de son état en cas d'arrestation lors des manifestations XR.

Lord Carlile, du parti des Libéraux-démocrate nommé par le gouvernement de Theresa May pour faire un bilan de Prevent, mais qui s'est ensuite retiré suite aux accusations de parti pris de soutien enthousiaste au programme, a déclaré à propos de XR qu'ils «ne sont pas des terroristes violents» mais des «militants perturbateurs». Suite à une telle distinction entre «terrorisme et protestation», il a ajouté qu’ XR est «pour la plus grande part de la protestation légitime».

Carlile, un évaluateur indépendant de la législation antiterroriste de 2001 à 2011, défendait Prevent et le droit de la police à faire un jugement erronné dans «un domaine très difficile», où «des erreurs de jugement vont être commises de temps à autre». Le sort du programme Prevent suscitait également des soucis de la part de son ancien chef (2010-2015), Sir Peter Fahy. Il a dit que les décisions comme celles du CTPSE risquaient d'éroder la confiance de la communauté dans le programme.

La réaction de Patel aux remarques de Fahy a été de doubler immédiatement la mise. Elle a dit que le travail de Prevent «s'appuie et est calibré sur le risque encouru». Là où Fahy a fait «un commentaire», elle, en revanche, examinerait «un ensemble de risques pour la sécurité».

Elle n'était pas préoccupée par le fait que, comme elle l'a admis, XR n'était pas une organisation terroriste mais «évidemment une organisation de protestation». Tout «doit être considéré sur la basé des risques pour le public, les risques pour la sécurité, les menaces à la sécurité […] à partir des informations fournies par la police, et divers renseignements que nous recevrons. C'est la position correcte à prendre.»

Le favori de la droite blairiste dans la course à la direction du Parti travailliste, l’avocat de la couronne Sir Keir Starmer, a défendu le droit de XR de manifester, mais uniquement dans le cadre de la révision de Prevent, pas de son abolition.

Starmer, en tant que procureur général (DPP) de 2010 à 2013 et chef du ministère public (CPS), a joué un rôle clé dans la persécution et l'incarcération du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, après son arrestation en 2010. Lorsque la Suède réclamait l’extradition d’Assange en s'appuyant sur des allégations fausses d’inconduite sexuelle, le CPS, dans le cadre du DPP, s'est opposé à une décision du tribunal de première instance de libérer le journaliste sous caution. Starmer avait déclaré que le CPS agissait «en tant qu'agents du gouvernement demandant l'extradition, en l'occurrence le gouvernement suédois. Ces poursuites sont engagées en tant qu’agents du gouvernement suédois.»

Chaque section de l'establishment cherche à rétablir la confiance en Prevent pour légitimer la surveillance étatique de la population. L'année dernière, le commissaire adjoint de la police d Londres, Neil Basu, le chef du service de la lutte contre le terrorisme du pays, a décrit Prevent comme «mal appliqué» mais vital.

L'inscription de XR dans une liste d’extrémistes confirme les évaluations du Parti de l'égalité socialiste selon lesquelles l'État s'emploie à renforcer son appareil répressif en prévision d'affrontements majeurs avec la classe ouvrière. C'est la base de son projet de loi visant à interdire toutes les grèves des travailleurs du secteur des transports «essentiels», ouvrant ainsi la voie à des interdictions contre toutes les catégories de travailleurs dont le rôle est jugé essentiel au fonctionnement de l'économie.

A lire également(en anglais):

The Sun forced to delete article promoting fascist propaganda against UK left
[12 December 2019]

(Article paru en anglais le 17 janvier 2020)