Les tensions de guerre s’intensifient entre les puissances de l’OTAN sur la Libye et la Méditerranée

Par Alex Lantier
1 février 2020

Suite à la conférence de Berlin du 19 janvier sur la Libye, les tensions de guerre entre les puissances de l’OTAN sur la Libye et la Méditerranée continuent de s’accroître. Après la visite du Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis à Paris mercredi pour des entretiens avec le Président français Emmanuel Macron. La conférence de Berlin a préparé le terrain non pas pour la paix, mais seulement pour une intensification des interventions militaires impérialistes afin de répartir les profits à tirer de la Libye et de la région toute entière.

Avec Mitsotakis, Macron a annoncé l’envoi de navires de guerre français en mer Égée et la formation d’une alliance militaire franco-grecque, tout en dénonçant la politique turque en Libye. Au milieu des tensions frontalières explosives et des conflits au sujet des gisements de gaz naturel dans la Méditerranée orientale entre la Turquie et la Grèce, Paris menace de soutenir la Grèce dans une guerre avec la Turquie.

Le Président français Emmanuel Macron (à droite) et le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis lors d’une conférence de presse commune au Palais de l’Élysée à Paris, mercredi 29 janvier 2020 [Crédit: Benoit Tessier/Pool via AP]

Macron a accusé le président turc Recep Tayyip Erdogan d’un «non-respect de la parole donnée» à Berlin, déclarant qu’«en ce moment même», des navires turcs emmenaient des mercenaires islamistes syriens en Libye. «Nous voyons ces derniers jours, des navires turcs accompagnés des mercenaires syriens arrivant sur le sol libyen… C'est une contravention explicite et gravissime à ce qui a été conclu à Berlin», a déclaré Macron. Il a ajouté: «c'est attentatoire à la sécurité de tous les Européens et des Sahéliens».

Macron a soutenu le seigneur de guerre Khalifa Haftar dans la guerre civile provoquée par la guerre de l’OTAN en Libye en 2011. Maintenant il déclare qu’il «condamne avec la plus grande fermeté» l’accord «entre le gouvernement d’entente nationale libyen [le GNA de Fayez al-Serraj] et la Turquie».

Au cours de la conférence Macron-Mitsotakis, des agents de renseignements anonymes ont parlé aux médias français. Ils avaient dit que des avions-Rafale en provenance du porte-avions Charles de Gaulle avaient détecté des navires turcs qui transportaient des véhicules blindés lourds et des mercenaires dans la capitale libyenne, Tripoli, détenue par le GNA. Ils ont également affirmé que l’une des nombreuses frégates turques qui naviguent dans les eaux libyennes escortait les navires qui transportaient les troupes et du matériel.

Macron a maintenu un silence hypocrite et intéressé sur les livraisons d’armes égyptiennes et des Émirats arabes unis (EAU) soutenus par la France à Haftar, le mandataire libyen de la France. «Paris reste inflexible», a écrit Le Monde. «le maréchal, qui contrôle de près ou de loin la majorité du territoire libyen, est incontournable, et ses revendications – la démobilisation des "milices", le rééquilibrage des revenus pétroliers vers la Cyrénaïque orientale – doivent être prises en compte.»

Macron a également annoncé un «partenariat stratégique de sécurité» entre la France et la Grèce et a déclaré qu’il «condamne les intrusions et les provocations de la Turquie» dans l’espace aérien et les eaux grecques. La France fera tourner ses navires de guerre à travers la Méditerranée orientale pour s’assurer qu’au moins une frégate française se trouve dans la zone à tout moment. Le but de la présence navale française renforcée, a ajouté Macron, est «d’assurer pleinement la sécurité d’une région qui est stratégique pour l’Europe».

Mitsotakis a salué l’accord avec la France, en disant: «La Grèce et la France poursuivent un nouveau cadre de défense stratégique.» Les détails de l’alliance militaire franco-grecque seront annoncés dans les prochaines semaines. Cependant, il semble que des navires de guerre français vont probablement patrouiller dans les eaux riches en gaz au large de Chypre. C’est là où le gouvernement chypriote grec a donné au géant français de l’énergie Total des droits d’exploration.

Alors que Mitsotakis a qualifié les navires de guerre français de «garants de la paix» dans la mer Égée, il est clair que le risque de conflit militaire entre les principaux alliés de l’OTAN est très réel. Le ministre grec de la défense, Nikos Panagiotopoulos, a déclaré que son équipe «examine tous les scénarios, même celui d’un engagement militaire» avec les forces turques dans des points chauds comme la mer Égée ou Chypre.

Les responsables turcs ont répondu en dénonçant l’intervention française en Méditerranée orientale. «Si la France veut contribuer à la mise en œuvre des décisions prises lors de la conférence de Berlin, elle doit d’abord cesser de soutenir Haftar». C’est Hami Aksoy, le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, qui a fait cette mise en garde dans un communiqué. Il a continué: «Le principal responsable de tous les problèmes de la Libye depuis le début de la crise de 2011 est la France». Aksoy a noté que la France «soutient inconditionnellement Haftar pour avoir son mot à dire sur les ressources naturelles en Libye».

La guerre de l’OTAN contre la Libye en 2011 a lancé une ruée sanglante vers les profits et l’avantage stratégique dans la région, qui a eu des conséquences désastreuses. Après la conférence de Berlin, les puissances impérialistes intensifient à nouveau leur intervention militaire de manière imprudente. La France, la Russie, l’Égypte et les Émirats arabes unis interviennent pour soutenir Haftar en Libye. De l’autre côté, l’Italie, la Turquie et le Qatar soutiennent Serraj. Ainsi, le danger d’une guerre régionale majeure pour la Libye ou la Méditerranée orientale est de plus en plus grand.

La ruée vers l’Afrique et la Méditerranée intensifie les divisions profondes et explosives entre les grandes puissances impérialistes de l’OTAN. L’année dernière, la France a retiré son ambassadeur en Italie alors que les tensions entre Paris et Rome au sujet de la Libye s’accentuaient.

Washington n’a pas pris de position publique sur la Grèce ou la Libye. Toutefois, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a signé des accords en octobre dernier pour construire de nouvelles bases militaires américaines importantes en Grèce. Il a déclaré que Washington en avait besoin «pour aider à sécuriser la Méditerranée orientale». Le porte-parole de la Maison Blanche, Judd Deere, a affirmé que les tensions entre les puissances de l’OTAN ont forcé Trump à appeler Erdogan lundi. Lors de cet appel, Trump aurait souligné «l’importance pour la Turquie et la Grèce de résoudre leurs différends en Méditerranée orientale».

Face à la perspective d’un renforcement militaire américain et français en Grèce, des pans de la bourgeoisie turque proches d’Erdogan réclament un rapprochement avec Berlin pour contrer Paris.

Le Daily Sabah, un quotidien pro-gouvernemental, appelle à un rapprochement avec la chancelière allemande Angela Merkel. Selon le journal, elle a besoin d’une coopération étroite avec la Turquie pour alimenter l’industrie allemande et empêcher les réfugiés du Moyen-Orient d’atteindre l’Europe. «On doit rendre à César ce qui appartient à César. La politique étrangère de Merkel est bien plus raisonnable que l’approche du président français Emmanuel Macron», a-t-il déclaré. Il a ajouté: «Merkel sait que l’abdication par les États-Unis de leurs responsabilités mondiales oblige les Européens à prendre soin d’eux-mêmes et, par extension, à travailler avec la Turquie d’Erdogan».

Le journal a conclu: «Pour améliorer les relations de l’Allemagne avec la Turquie et garder le dessus en Libye, Merkel doit surmonter deux obstacles: l’aventurisme français et grec. Macron mine la paix et la stabilité de la Libye en jetant son poids derrière Haftar… L’Allemagne doit arrêter la France et la Grèce. Voyons si Merkel parviendra à conclure sa carrière politique en accomplissant cette mission urgente».

Alors que les guerres impérialistes se propagent au Moyen-Orient et en Afrique, Macron poursuit une politique imprudente pour défendre les intérêts impérialistes français. D’une part, il poursuit les guerres néocoloniales et l’intervention au Mali et dans le Sahel élargi, au sud de la Libye, soi-disant pour combattre les milices islamistes. D’autre part, il tente d’obtenir pour la compagnie pétrolière française Total une part importante du pétrole libyen. Cela uniquement dans la mesure où Haftar venait à conquérir le pays. Ce qui donnerait aussi du gaz de la Méditerranée orientale par le biais d’accords avec le gouvernement chypriote grec.

Cela pose un risque croissant d'affrontement militaire directe avec la Turquie, car Macron lance une alliance avec la Grèce dans un contexte de tensions gréco-turques explosives. Le journal britannique The Guardian a écrit que «les frictions entre les deux voisins n’ont pas été aussi aiguës depuis l’invasion de Chypre en 1974» par la Turquie, qui a conduit à la guerre avec la Grèce. Le journal a ajouté que, pour Mitsotakis, «les relations hostiles avec la Turquie ont éclipsé toutes les autres questions à l’ordre du jour de son gouvernement, vieux de près de sept mois».

Alors que Mitsotakis a affirmé que le danger de guerre est «mince, notamment parce que ce serait une situation où tout le monde serait perdant», le professeur Aristote Tziampiris de l’Université du Pirée a déclaré au Guardian que «les chances d’un incident [chaud], à dessein ou par accident, sont très réelles et c’est ce qui nous préoccupe tous.»

(Article paru d’abord en anglais 31 janvier 2020)