#MeToo collabore avec des forces fascisantes pour étouffer le film J’Accuse de Polanski

Par Alexandre Lantier
19 février 2020
J’Accuse (An Officer and a Spy)

Jeudi, le conseil d’administration des Césars a démissionné collectivement, après avoir subi les attaques incessantes de #MeToo et du gouvernement Macron pour avoir nommé le film de Roman Polanski sur l’Affaire Drefyus, J’Accuse, pour 12 prix à la cérémonie du 28 février.

L’Affaire Dreyfus divise à nouveau la société française et européenne. C’était une lutte de 12 ans pour innocenter le capitaine Alfred Dreyfus, un officier juif faussement condamné en 1894 pour espionage au profit de l’Allemagne. Elle a presque provoqué une guerre civile en France, entre les défenseurs de Dreyfus, dirigés par Jean Jaurès et le mouvement ouvrier socialiste, et les antidreyfusards – l’état-major, l’Église, et l’Action française antisémite de Charles Maurras. On a finalement innocenté Dreyfus et définitivement répudié la conspiration contre lui en 1906.

L’Action française a ensuite fourni les bases idéologiques, et une grande partie du personnel, du régime collaborationniste de Vichy pendant la 2e Guerre mondiale, qui a déporté un quart des Juifs français vers Auschwitz et d’autres camps d’extermination nazis.

J’Accuse est un film puissant sur cette première grande bataille entre le socialisme et le fascisme au XXe siècle. Il fait revivre le colonel Marie-Georges Picquart, un officier qui surmonte ses préjugés antisémites lorsqu’il trouve des preuves décisives de l’innocence de Dreyfus. Picquart fournit des éléments essentiels au célèbre romancier Émile Zola pour innocenter Dreyfus. Pendant le film, on récite une grande partie de la lettre ouverte de Zola au Président de la République, J’Accuse, qui accuse des officiers supérieurs de l’armée ayant menti pour faire accuser Dreyfus.

Il s’agit d’un des plus grands films de Roman Polanski, un réalisateur juif franco-polonais dont la carrière cinématographique s’étend maintenant sur plus d’un demi-siècle. Né à Paris en 1933 et élevé à Cracovie, Polanski a vécu l’emprisonnement de ses parents et de sa sœur dans les camps de la mort nazis pendant la 2e Guerre mondiale, et le meurtre de sa femme, l’actrice Sharon Tate, en 1969. Après avoir avoué qu’il avait eu des relations sexuelles illégales avec une mineure, Samantha Geimer, et purgé 42 jours de prison en 1977, il a fui les États-Unis lorsqu’un juge l’a menacé illégalement de rompre les termes d’un accord. Depuis lors, il est poursuivi sans merci par la police américaine et des groupes féministes.

La campagne contre J’Accuse n’a rien de légitime. Les conséquences juridiques et politiques d’une telle censure vont bien au-delà de son impact sur Roman Polanski. En s’attaquant à «J’Accuse», la campagne #MeToo sert d’instrument d’attaque réactionnaire contre la liberté d’expression. Elle s’efforce d’instaurer une censure officielle de la production des films par l’État ainsi qu’une atmosphère politique répressive.

Dès le début, la campagne de #MeToo contre «J’accuse» a eu une odeur fascisante. Peu avant la sortie du film en novembre, l’actrice Valérie Monnier a publié des accusations non étayées dont elle avait déjà discuté en privé avec le gouvernement Macron depuis un an, selon lesquelles Polanski l’aurait violée en 1975. Des manifestants #MeToo ont alors affirmé que ceux qui regarderaient ou auraient des sympathies pour le film seraient «complices» de viol. Vu le vaste poids historique de l’affaire Dreyfus, cela revient à affirmer que toute personne de gauche en France est favorable au viol.

Malgré les attaques de #MeToo et les critiques de plusieurs ministres, le film s’est avéré très populaire. Et donc lorsque le mouvement #MeToo a dénoncé le mois dernier la décision du conseil des Césars de nommer J’Accuse pour les prix, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur, le président Alain Terzian s’y est opposé. Il a déclaré que ce conseil «n’est pas une instance qui doit avoir des positions morales. Sauf erreur de ma part, 1,5 million de Français sont allés voir ce film. Interrogez-les.»

#MeToo a réagi en intensifiant l’attaque contre J’Accuse. L’association «Osez le féminisme», liée à Macron et à la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, a fait circuler une pétition exigeant que J’Accuse ne reçoive pas de prix Césars.

400 artistes, dont le réalisateur Bertrand Tavernier et l’acteur Omar Sy, ont signé une déclaration regrettable soutenant l’appel de #MeToo pour une mise au pas des Césars.

Terzian,a tenté de se sauver en promettant de recruter des centaines de femmes au sein du conseil d’administration et d’instaurer une parité femmes-hommes dans les prix et les postes. Mais les dénonciations de Polanski comme «violeur» et des Césars être complices d’une «culture du viol» n’ont cessé de pleuvoir. Finalement, l’ensemble de cette instance dirigeante du cinéma français s’est vu éjecter.

J’Accuse n’a aucune distribution en Amérique ou en Grande-Bretagne, où il est interdit par #MeToo. Après avoir assisté à une projection secrète du film en Grande-Bretagne, John R. MacArthur, du Harper’s Magazine, a écrit: «La collaboration avec Polanski est si dangereuse qu’aucun distributeur britannique ou américain ne prendra le risque de montrer le film, qui a connu un grand succès en France… Personne, y compris mes hôtes, ne veut se faire lapider sur Twitter ou retrouver des piquets #MeToo sur son lieu de travail».

Le rôle de #MeToo révèle la conformité de la politique identitaire petite-bourgeoise avec l’agenda des gouvernements capitalistes. Promouvant la politique de genre par opposition à la politique de classe, #MeToo évolue sans relâche à droite.

Macron a réagi à 16 mois de grèves et de manifestations de «gilets jaunes» contre la réforme des retraites et l’élimination de l’ISF en cultivant des forces de l’ordre d’extrême droite pour agresser les manifestants. Depuis que Macron a traité le dictateur collaborationniste Philippe Pétain de «grand soldat» en 2018, la police a arrêté plus de 11.000 personnes, en a blessé presque 5.000 et en a tué deux.

Se sachant détesté, le gouvernement s’empare de #MeToo pour se gagner un soutien dans des classes moyennes pour ses politiques répressives. #MeToo ne critique pas les violences policières contre les manifestants, mais exige plutôt un contrôle accru par l’État de la vie publique et une augmentation de la proportion d’emplois mieux payés réservée aux femmes.

Peu après l’annonce des nominations aux Césars, la secrétaire d’État chargée de l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, a lancé une offensive médiatique contre J’Accuse. Interrogée sur LCI pour savoir si les César sont complices d’une «culture du viol», Schiappa a répondu que le cinéma français n’a pas «fait sa mue en ce qui concerne la lutte contre les violences sexistes et sexuelles». Elle a dit que était «choquée» par la défense de J’Accuse par Terzian et qu’elle serait «indignée» si le film remportait des prix.

A travers l’attaque de #MeToo contre Polanski et la mise au pas des Césars, le gouvernement vise toute expression cinématographique d’opposition de gauche. Schiappa a dénoncé Ladj Ly, le réalisateur franco-malien dont le film Les Misérables, sur les violences policières dans les quartiers populaires, est nommé pour 11 prix Césars. Prétendant qu’il n’y a «aucune différence» entre Polanski et Ly — c’est-à-dire que Ly ne devrait recevoir aucun prix — Schiappa s’est dite «surprise» que Ly soit «loué jusqu’au ciel».

Le ministre de la Culture Frank Riester, dont le ministère a voulu publier les écrits du chef de l’Action française, Charles Maurras en 2018, a salué le limogeage du conseil d’administration des Césars à propos de J’Accuse comme une «décision sage».

#MeToo est un mouvement réactionnaire petit-bourgeois qui offre une couverture «féministe» à des forces d’extrême-droite. On peut ici remarquer que trois des principales cibles de #MeToo dans le cinéma — Harvey Weinstein, Woody Allen et Polanski — sont juives.