Le sommet de l'Union européenne sur les coronavirus se termine dans un climat d'acrimonie

Par Peter Schwarz
30 mars 2020

Les 27 chefs de gouvernement de l'Union européenne se sont réunis par vidéoconférence jeudi soir pour discuter de la crise du coronavirus.

Avec 276.000 infections et 17.300 décès à partir de jeudi soir, l'UE, avec ses 450 millions d'habitants, est l'épicentre de la pandémie, devant les Etats-Unis, le pays qui compte le plus grand nombre d'infections. Et les chiffres continuent d'augmenter de façon spectaculaire. La pandémie, qui ne respecte aucune frontière, nécessite d'urgence une réponse européenne et internationale. Mais le sommet de jeudi a démontré l'incapacité de l'UE à apporter une telle réponse. Il s'est conclu dans un climat de division et d'acrimonie.

Le conflit a été déclenché par la question de savoir comment les gouvernements devraient financer les énormes plans de sauvetage qu'ils ont mis en place pour répondre à la crise. Ces mesures visaient principalement à renforcer les banques et les grandes entreprises. Sur les 756 milliards d'euros du plan de sauvetage adopté par le gouvernement allemand, 600 milliards iront aux grandes entreprises, 50 milliards aux petites entreprises et aux indépendants, et des montants moins importants aux services sociaux et aux soins de santé, qui sont essentiels pour lutter contre la pandémie et ses conséquences. Un processus similaire est en cours dans d'autres pays.

Néanmoins, les dépenses considérables et l'arrêt de l'activité économique ont conduit certains États au bord de la faillite, en particulier ceux qui ont été saignés à blanc par la crise financière mondiale de 2008 et les mesures d'austérité que l'UE leur a imposées par la suite.

Par exemple, la dette publique de la Grèce est passée de 125 % du PIB en 2008 à 181 % aujourd'hui. C'est le résultat direct des programmes de sauvetage de la «troïka» de l'UE, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international. Il s'agissait notamment de prêts au gouvernement grec, qui a contracté des dettes supplémentaires afin de rembourser les banques avec des taux d'intérêt exorbitants. Le prix a été payé par la classe ouvrière sous la forme d'une décimation des pensions et des dépenses sociales.

Il en a été de même pour le Portugal, l'Espagne, l'Italie et d'autres pays du sud de l'Europe. La dette publique de l'Italie, par exemple, est passée de 106 % au moment de la crise financière à 135 % du PIB aujourd'hui, même si les dépenses sociales ont été réduites de façon drastique.

L'un des résultats de ces mesures d'austérité est le faible nombre de lits d'hôpitaux, qui est en partie responsable du nombre élevé de décès dus à la COVID-19. L'Italie compte 3,2 lits d'hôpital pour

1.000 habitants, tandis que la Grèce en compte 4,2. En revanche, l'Allemagne en compte huit et la France six. La différence est encore plus grande en ce qui concerne les lits de soins intensifs, qui déterminent si les patients en phase aiguë vivent ou meurent. L'Allemagne est en tête avec 29 lits de soins intensifs pour 100.000 habitants, tandis que la France en compte 11,6, l'Italie 12,5 et la Grèce six.

Neuf pays, dont la France, l'Italie et l'Espagne, ont proposé de financer les dépenses supplémentaires liées à la crise du coronavirus au moyen d'obligations émises par tous les États membres de l'UE. Cela aurait l'avantage que tous les pays devraient payer le même taux d'intérêt, relativement bas. La dette de l'État allemand a un taux d'intérêt négatif de -0,5 %, ce qui signifie que l'État allemand gagne de l'argent lorsqu'il contracte de nouvelles dettes. En revanche, l'Italie doit payer 1,3 %, et ce chiffre peut rapidement augmenter si les spéculateurs sur les devises sentent le sang.

Mais la proposition a été fermement rejetée par les Allemands et les Néerlandais. La vidéoconférence a duré six heures, et de vives divisions seraient apparues. Le président français Emmanuel Macron a averti que la survie de l'idée européenne était en jeu. Le Premier ministre italien Conte a menacé de quitter le sommet, et a publié sa propre déclaration appelant l'UE à développer des mesures financières innovantes dans les dix jours suivants.

Le journal italien Fatto Quotidiano a ensuite déclaré dans le titre de son article que Conte avait dit à «une Europe morte d'aller se faire foutre». Le quotidien italien Corriere de la Sera a mis en garde contre la fin du projet européen, tandis que le journal financier Il Sole-24 a cité un diplomate qui a déclaré: «Quand on compte les morts, on ne compte pas les milliards».

Un accord a finalement été conclu pour reporter la décision de deux semaines. Pendant cette période, les ministres des finances de l'UE seront chargés de rédiger une proposition. Alors que la crise du coronavirus s'intensifie, et que même les responsables gouvernementaux avertissent qu'un tsunami est sur le point de frapper, l'UE fait une pause de deux semaines.

Le gouvernement allemand veut simplement proposer aux pays en difficulté financière des prêts du Mécanisme européen de stabilité (MES), qui a été créé en 2012 en réponse à la crise de la dette européenne et qui dispose actuellement d'une capacité de prêt de 410 milliards d'euros. Ces prêts sont assortis d'innombrables conditions. Les gouvernements qui les contractent doivent accepter de réduire considérablement les services publics et les dépenses sociales. En d'autres termes, ils mettraient en œuvre une nouvelle série de mesures d'austérité qui auraient un impact dévastateur sur les travailleurs.

Le conflit sur les «coronabonds» n'est que le dernier exemple de la façon dont la classe dirigeante européenne a réagi au coronavirus par une vague de nationalisme.

«Quand le virus arrive, tout le monde est livré à lui-même», commentait déjà Der Spiegel il y a trois semaines. Face à la crise imminente en Italie, l'Allemagne et la France ont réagi, à un moment où l'Italie comptait 4.000 infections (maintenant elle déplore plus de 9.000 décès), en interdisant l'exportation de vêtements et de masques de protection. L'appel à l'aide lancé par le gouvernement italien à l'UE pour la fourniture de vêtements de protection et d'autres aides médicales a été ignoré.

Cela a servi de modèle pour les développements ultérieurs. Bien que les dirigeants européens aient initialement pris l'engagement solennel de ne pas fermer unilatéralement leurs frontières, ils ont rapidement franchi ce pas. Il en a résulté des files de camions pouvant atteindre 60 kilomètres, ce qui a entraîné la rupture partielle des chaînes d'approvisionnement en denrées alimentaires importantes.

La lutte contre la crise du coronavirus, la crise la plus profonde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, exige une réponse internationale qui donne inconditionnellement la priorité à la vie humaine et aux besoins sociaux sur le profit privé capitaliste. Le dernier sommet européen a confirmé que l'UE est totalement incapable de le faire.

L'UE et ses institutions n'incarnent pas l'unité européenne. Elles représentent plutôt les grandes entreprises européennes et les banques, qui pillent la classe ouvrière et défendent leurs intérêts en matière de profit. Dans des conditions de crise profonde, cela conduit inévitablement à des divisions nationalistes et à la flambée du chauvinisme. C'était le cas lors de la crise financière et cela réapparaît sous une forme plus avancée.

La lutte contre la pandémie de coronavirus est indissociable de la lutte contre le capitalisme et l'Union européenne. Elle exige la confiscation et la nationalisation de l'incroyable richesse acquise au cours de la dernière décennie par une minuscule couche de multimillionnaires et de milliardaires. La classe ouvrière européenne doit s'unir dans la lutte pour les États socialistes européens.

(Article paru en anglais le 28 mars 2020)