Le Daily Telegraph s’insurge contre le renouveau du socialisme provoqué par la crise du coronavirus

Par Chris Marsden
3 avril 2020

Le gouvernement conservateur de Boris Johnson s’est engagé dans un vaste exercice de relations publiques pour masquer l’impact des semaines d’inaction face à la pandémie de COVID-19 et les mesures d’austérité prise par les gouvernements britanniques depuis des décennies qui ont dévasté le Service national de santé (NHS) du Royaume-Uni.

Ce grand mensonge politique devient nécessaire en raison de la colère croissante de millions de travailleurs face à l’indifférence nocive affichée par un gouvernement qui vient de remettre 350 milliards de livres sterling en garanties de prêts aux entreprises et aux banques. Elle a été illustrée par la récente déclaration de Johnson: «Une chose que la crise du coronavirus a déjà prouvée, je pense, c’est que la société existe vraiment».

Même s’il a cyniquement contredit le fameux dicton de Margaret Thatcher selon lequel «la société n’existe pas», Johnson poursuit sa politique de canalisation de la richesse sociale vers les super-riches. Si quelqu’un souhaite savoir ce que le parti conservateur pense et planifie réellement, le meilleur endroit pour le faire est les pages éditoriales et d’opinion du Daily Telegraph. Johnson y était, jusqu’à son accession au poste de premier ministre, un chroniqueur extrêmement bien payé.

Comme le reste des médias, le Telegraph a salué le sauvetage des grandes entreprises par Johnson. Le chroniqueur Tom Harris a ainsi écrit: «Il n’y a pas d’alternative: nous sommes tous socialistes maintenant dans la lutte contre le coronavirus».

Il a comparé la réaction au krach de 2008, lorsque «des sommes extraordinaires d’argent public ont été remises à des institutions dont les patrons étaient trop incompétents et trop cupides pour les avoir gérées correctement». À quoi il a répondu: «Étant donné les dommages sans précédent qui vont être causés à notre économie aujourd’hui, les contraintes idéologiques qu’imposent la politique et les partis n’ont guère d’importance».

L’ancien chef du parti conservateur, William Hague, a déclaré le 24 mars: «Comme en temps de guerre, la nécessité de défendre l’ensemble de la société justifie des interventions de l’État qui seraient autrement indéfendables». Mais il n’a pas manqué de lancer l’avertissement suivant: «Pour les socialistes radicaux, la preuve que l’État peut prendre en charge le paiement des salaires, diriger les entreprises vitales et créer de l’argent sans retenue sera une justification pour les décennies à venir d’idées auxquelles ils ont toujours cru».

Sa réponse a été de mettre fin à l’intervention de l’État le plus rapidement possible. S’appuyant sur sa connaissance peu reluisante de l’histoire, il a tenté de réconforter ses lecteurs avec une analogie: «À la fin des années 1940, après le traumatisme de la guerre, les idées de planification de l’État et de maintien des contrôles en temps de guerre étaient prédominantes en Grande-Bretagne et dans une grande partie de l’Europe. En 1951, le slogan gagnant d’un Churchill de retour au pays était “Libérez le peuple”. En ces jours sombres, c’est un objectif qui doit toujours rester notre inspiration».

Pour de nombreux membres de la rédaction du Telegraph, le calendrier que propose Hague pour un retour au pillage débridé, grâce au «libre marché», est de loin trop complaisant.

Le «socialisme» salué par Harris, un ancien député travailliste devenu conservateur partisan du Brexit, n’en est pas un. La seule chose qui soit «socialisée», ce sont les pertes accumulées par les capitalistes. La seule chose qui est «expropriée», ce sont les économies, les emplois et les salaires de la classe ouvrière.

Mais cela ne veut pas dire que l’élite dirigeante ne s’inquiète pas d’un échec aussi manifeste du capitalisme que celui révélé par la crise du coronavirus. L’économiste Julian Jessop a écrit le 22 mars que l’intervention de l’État était essentielle. Même les subventions salariales «intelligemment conçues» sont «supportables» et «ne représentent pas en réalité un montant énorme dans la perspective plus globale des finances publiques». Mais son souci était que cela ne «signale pas un État socialiste». L’inquiétude est de savoir «comment tout cela va se terminer. Étant donné qu’il est devenu si populaire d’accuser le capitalisme d’être responsable de tous les maux du monde, des guerres au changement climatique, cela n’étonne pas que certains aient attribué la crise actuelle aux échecs du libre marché. Beaucoup ont utilisé la nécessité d’une intervention sans précédent comme preuve que l’État devrait jouer un rôle beaucoup plus important en temps normal».

Jeremy Warner, le 27 mars, exhorte ses lecteurs bien-pensants à reconnaître les opportunités pour le capital offertes par la crise: «Creusez, et vous trouverez de nombreuses raisons de penser que plonger l’économie dans un coma induit par la médecine, à condition que cela ne dure pas trop longtemps – ce qui n’est pas le cas, car la tolérance du public est forcément limitée dans le temps – n’était pas seulement inévitable, mais pourrait en fin de compte s’avérer très bénéfique».

Une décennie de «torpeur économique, au cours de laquelle la productivité et les salaires ne sont allés nulle part» démontre que «l’économie tombait déjà d’une falaise bien avant l’entrée en vigueur du confinement». Par conséquent, «les coûts pour les finances publiques peuvent sembler incroyablement élevés, mais en vérité, ils ne sont pas très importants à long terme». De plus, «une courte et forte récession pourrait également atteindre son objectif darwinien naturel de débarrasser l’économie du bois mort zombifié…»

Mais il avait lui aussi prévenu, le 18 mars dernier, que si les premières phases de la crise avaient donné lieu à «une mentalité plus attentive, plus partagée, plus globale… Nous risquions également de voir un glissement décisif vers la gauche et une attitude plus intolérante face aux excès et aux inégalités sous toutes leurs formes. Les niveaux scandaleux de rémunération des cadres seront largement remis en question à mesure que le nouveau collectivisme s’installera… Les mesures adoptées actuellement pour garantir la survie des entreprises et les moyens de subsistance auront un prix…»

Tim Stanley était plus enragé, écrivant le 23 mars que «la semaine dernière, le libéralisme classique est entré dans la bibliothèque avec un revolver chargé. On ne l’a pas revu depuis. Boris Johnson, que nous pensions tous être un libertaire, a signé quelque chose qui s’apparente au communisme de guerre».

Il a averti qu’après la fin de la Seconde Guerre mondiale, «il nous a fallu une quarantaine d’années pour faire reculer l’État (un effort pour lequel nous devons remercier les libéraux classiques comme Margaret Thatcher). Ayant créé ces mécanismes de lutte contre le virus – et ayant admis que, oui, si une société veut faire vraiment quelque chose, l’argent est là pour le faire – les gens, ne vont-ils pas dire que la prochaine tâche est de lutter contre les inégalités ou le réchauffement climatique?»

Camilla Tominey a écrit le 27 mars: «Cette crise a à peine commencé, mais les nouvelles lignes de bataille politique pour un monde post-coronavirus se trouvent déjà tracées… Quelle que soit la situation dans laquelle le NHS se trouve à la fin de ce cauchemar, la gauche va essayer de rendre impossible de plaider pour autre chose que l’augmentation constante des dépenses… Le vieux slogan “Les coupes des conservateurs coûtent des vies” reviendra dans un nouveau contexte, utilisé pour attaquer tout, des propositions de réduction des impôts aux plans de réforme des services publics».

Elle conclut par une mise en garde annonciatrice: «La vieille lutte entre le socialisme et le capitalisme est de retour plus fort que jamais… la politique du coronavirus a pris racine, semant peut-être les graines du plus grand changement de notre système politique depuis la crise financière».

Le seul argument au sein du gouvernement conservateur et de la classe dirigeante en général — n’est pas si — mais plutôt quand une offensive sociale, politique et économique de masse doit être menée contre la classe ouvrière.

Le Telegraph est rempli de commentaires qui s’insurgent contre toutes les concessions faites au sentiment populaire et aux préoccupations concernant la COVID-19. Pour eux, le seul impératif est qu’on oblige les travailleurs de retourner au travail le plus tôt possible afin que le processus d’accumulation des profits puisse être restauré et que leurs soldes bancaires soient préservés. Pour eux, le héros du moment n’est autre que le président américain Donald Trump, qui «dit les choses telles qu’elles sont».

Philip Johnston écrit une «lettre à mon petit-fils» pathétiquement stylisée qui demande: «sommes-nous en train de compromettre votre avenir?» La «menace» qui pèse sur cet enfant de quatre mois, nous dit-on, est que «les décideurs publics adoptent une doctrine pernicieuse appelée principe de précaution. Selon ce principe, on doit éliminer tous les risques de nos vies par la réglementation et ne pas le mettre en oeuvre serait la pire chose qu’un gouvernement puisse faire».

«La réponse? Donald Trump s’est tourné vers son moyen de communication préféré pour tweeter en majuscules: “NOUS NE POUVONS PAS LAISSER LA GUÉRISON ÊTRE PIRE QUE LE PROBLÈME LUI-MÊME”… Quel gouvernement sensé penserait autrement? En effet, est-ce vraiment l’urgence nationale qui, selon Boris Johnson, justifie les pouvoirs autoritaires pris par le gouvernement?»

Ailleurs, Sherelle Jacobs se plaint: «Boris Johnson a fait en panique un virage catastrophique» en «abandonnant» sa stratégie d’«immunité collective». «L’approche préconisée par Dominic Cummings, conseiller de Johnson, était effrayante, clinique et tout à fait correcte… Il devrait prêter attention à Trump, qui est impatient de mettre l’Amérique sur pied et de la faire fonctionner d’ici Pâques, de peur que le remède ne soit pire que la maladie».

Les voix de la prudence sont actuellement dominantes au sein du gouvernement en raison de la crainte de l’élite des conséquences explosives d’un tel assaut frontal contre la classe ouvrière. Mais ils ne font que gagner du temps. Les forces de l’État se renforcent, les arguments se rassemblent pour insister sur un retour au travail – non pas dans les conditions précédentes, mais avec des demandes de réduction des salaires, de pertes d’emplois et d’accélération, ainsi que de réduction des dépenses publiques non essentielles pour répondre aux défis de l’«urgence nationale» accrue.

Maintenant, ce qu’il faut développer est une stratégie indépendante de mobilisation politique des travailleurs et des jeunes en faveur d’un véritable socialisme. Non pas l’appropriation de la richesse sociale par l’État capitaliste afin d’enrichir davantage l’élite bourgeoise. Mais la prise de pouvoir de l’État par la classe ouvrière afin de créer un système socialiste qui pourra garantir des emplois, des soins de santé, l’éducation, le logement et des pensions de qualité pour tous.

Cela commence par s’opposer à tous les appels à l’unité nationale et au sacrifice. Cela signifie qu’on doit rejeter l’affirmation selon laquelle l’argent n’existe pas pour protéger la santé des travailleurs et leurs moyens de subsistance. On doit se rallier à la demande de saisir les richesses des banques et des grandes entreprises. On doit les utiliser pour fournir les protections sociales nécessaires à la crise actuelle; pour verser des milliards dans le NHS; pour modifier l’industrie et la construction afin de produire des respirateurs et construire des hôpitaux, et non des chars, des avions de chasse, des navires de guerre et des appartements de luxe.

(Article paru en anglais le 1er avril 2020)