La ministre de la Santé du Canada fait la promotion de «l'immunité collective» après avoir reconnu l'échec du gouvernement face au coronavirus

Par Laurent Lafrance
9 avril 2020

Le coronavirus est un phénomène biologique. Mais si la COVID-19 est devenue une pandémie mondiale qui pourrait mener à une perte de vies catastrophique, c'est à cause de l'indifférence criminelle des élites capitalistes du monde entier.

Elles ont ignoré les nombreux avertissements de scientifiques et même de leurs propres organisations, comme le Forum économique mondial, au sujet de la menace imminente d'une pandémie mondiale, puis n'ont pas répondu en temps opportun lorsque le coronavirus a été identifié comme une menace au début de 2020.

C'est le cas de l'élite dirigeante du Canada, pas moins que celle de l'Italie, de l'Espagne ou des États-Unis. Les gouvernements libéraux et conservateurs successifs au Canada n'ont pris aucune mesure pour se préparer à cette catastrophe prévisible et attendue, tout en soumettant les soins de santé publics à toute une série de compressions.

Face à une flambée dramatique de cas de COVID-19 et de décès dans tout le pays, avec plus de 17.875 cas et plus de 300 décès enregistrés tard mardi, la ministre de la Santé Patty Hajdu a été forcée de reconnaître ce fait. Mercredi dernier, lors d'une conférence de presse, Hajdu a déclaré que les hôpitaux du pays étaient «susceptibles» de manquer de fournitures médicales, telles que des équipements de protection individuelle (EPI), pendant la pandémie. «Nous n'en avions probablement pas assez. Je pense que les gouvernements fédéraux sous-financent depuis des décennies des choses comme les réserves de la santé publique», a-t-elle déclaré.

Les commentaires de Hajdu sont à la fois un aveu dévastateur de l'échec du gouvernement Trudeau à mettre en place une réponse efficace à la pandémie de COVID-19 et une condamnation des politiques menées par les libéraux depuis des décennies. Entre 1995 et 1998, le gouvernement libéral de Jean Chrétien et Paul Martin a mis en œuvre les plus importantes réductions des dépenses sociales de l'histoire du Canada, ravageant le système de santé. Depuis l'arrivée au pouvoir de Justin Trudeau en 2015, son gouvernement libéral, à l'instar de son prédécesseur conservateur sous Stephen Harper, a imposé des réductions réelles des dépenses de santé aux provinces.

Le gouvernement Trudeau et le ministère de Hajdu ont gaspillé les deux premiers mois après que l'épidémie de coronavirus a été identifiée en Chine. Comme l'administration Trump, la préoccupation du gouvernement libéral était de minimiser tout impact sur les grandes entreprises.

Pas plus tard qu'en février, soit un mois après les premiers avertissements de l'Organisation mondiale de la santé, Hajdu et d'autres responsables gouvernementaux minimisaient la gravité de la menace. Le 3 février, par exemple, Hajdu a déclaré à la Chambre des communes: «Ici au Canada, nous avons des processus très différents en place comparé aux États-Unis. Par exemple, nous n'avons pas besoin de déclarer une urgence de santé publique ici parce que nous avons déjà les structures, les systèmes et les autorités pour dépenser les fonds nécessaires pour répondre, traiter et entretenir nos systèmes de santé publique.» Le 20 février, Hajdu a tweeté que la menace de COVID-19 «restait faible».

Ce n'est que le 10 mars, alors que les cas augmentaient en Amérique du Nord, que le gouvernement libéral fédéral a même écrit aux provinces pour vérifier leur inventaire de fournitures médicales essentielles et toute éventuelle pénurie.

Lorsque le gouvernement libéral s'est finalement éveillé à l'action, il a mis à disposition 25 millions de dollars pour lutter contre la pandémie mondiale. Alors que la situation se détériorait rapidement, il a augmenté cette somme dérisoire à 1 milliard de dollars et, finalement, la semaine dernière, l'a portée à 3 milliards de dollars. L'essentiel du financement gouvernemental pour les soins de santé d'urgence, soit 2 milliards de dollars, est injecté dans une initiative de fabrication «faite au Canada» qui a vu plus de 2000 entreprises à but lucratif chercher à sécuriser leur part du lion en acceptant de produire des masques et d'autres équipements médicaux d’urgence nécessaires. Pour l'instant, aucun calendrier n'a été fourni quant à la date à laquelle ces produits seront prêts.

En conséquence de ce que Hajdu concède, soit des «décennies» de «sous-financement», les hôpitaux sont maintenant à court d'équipements cruciaux, ce qui met les patients, le personnel médical et le public en grand danger.

Médecins, infirmières, soignants et autres professionnels de la santé sont contraints de travailler dans des conditions terribles, avec peu ou pas de protection contre le virus mortel. En Ontario, une directive stipule que l'EPI ne sera fourni que lorsqu'un cas de COVID-19 aura été confirmé, exposant les soignants et les patients à un risque élevé d'infection, car les personnes peuvent être infectieuses mais asymptomatiques.

Mardi, lors d'une réunion virtuelle du comité de la santé de la Chambre des communes, le président de l'Association médicale canadienne, Sandy Buchman, a déclaré que la «sombre réalité» est que les pénuries de masques N95, de respirateurs, de masques faciaux, de gants et de blouses sont encore plus graves qu'on ne le pensait. Les travailleurs de la santé, a-t-il dit, «ont peur. Ils sont inquiets. Ils se sentent trahis. Ils ne savent pas quelles fournitures sont disponibles.»

Les médecins préviennent également d'une pénurie imminente de médicaments vitaux tels que le salbutamol, également connu sous son nom de marque «Ventolin», qui est utilisé pour endormir les patients COVID-19 lorsqu'ils sont intubés.

La confusion quant au nombre de respirateurs disponibles est une illustration de l'état chaotique du système de santé canadien. Jusqu'à la mi-mars, il n'y avait pas de chiffre officiel. Ensuite, le gouvernement a découvert une étude de 2015 affirmant qu'il y avait moins de 5000 respirateurs, soit environ 14,9 pour 100.000 personnes, à travers le pays.

Des recherches ultérieures de CBC et de Radio-Canada ont révélé que lorsque les stocks d'urgence et les achats récents ont été comptés, il y avait en fait 7752 respirateurs à l'échelle nationale, mais 80% d'entre eux sont actuellement utilisés pour d'autres traitements. Jusqu'à mardi, lorsque Trudeau a annoncé que le gouvernement travaillait avec des fabricants canadiens pour fabriquer 30.000 autres respirateurs, moins de 500 autres étaient en commande.

Une autre préoccupation majeure est la pénurie de lits d'hôpitaux. Alors qu'en 1976, le Canada comptait 6,9 lits d'hôpital pour 1000 habitants, dont 4,9 lits de soins actifs, ce chiffre était tombé à seulement 2,5 lits pour 1000 habitants et 1,96 lit de soins actifs en 2018. C'est bien en dessous de la moyenne de l'OCDE, et même moins qu'aux États-Unis, en Italie ou au Royaume-Uni.

La situation de crise est exacerbée par les divisions nationales. Au cours du week-end, l'administration Trump a ordonné à 3M, basée au Minnesota, de cesser d'exporter des masques et respirateurs N95 actuellement fabriqués aux États-Unis vers le Canada et l'Amérique latine. Selon un rapport de l'Ontario, où certains hôpitaux devraient manquer d'EPI dans quelques jours et où le personnel médical doit réutiliser les masques, une cargaison de trois millions de masques N95 a été bloquée à la frontière américaine. Après d'amères discussions avec le représentant américain au commerce, Robert Lighthizer, seuls 500.000 masques ont été approuvés pour l'exportation.

Lundi soir, 3M a annoncé avoir conclu un accord avec la Maison-Blanche pour relancer les exportations vers le Canada et l'Amérique latine. Cependant, on ne sait pas encore quand les achats pourront être effectués et s'ils arriveront trop tard.

Les querelles entre les responsables canadiens et américains indiquent un problème mondial plus fondamental: la subordination de tous les aspects de la réponse de l'élite dirigeante à la crise des soins de santé au profit privé capitaliste et leurs luttes pour un avantage géopolitique. Les déclarations des politiciens quant à la nécessité d'une solution «made in Canada», «America First» ou «made in Germany» sont toujours liées à la remise de sommes de plusieurs milliards de dollars à des sociétés privées, qui à leur tour s'engagent à produire une simple fraction de l'EPI, des respirateurs et des autres équipements médicaux qui sont si nécessaires.

La classe dirigeante canadienne a réagi à la crise en donnant des centaines de milliards de dollars à l'oligarchie financière, tout en plaçant des millions de travailleurs qui ont perdu leur emploi en raison de la crise des coronavirus sur des rations. Une étude du Centre canadien de politiques alternatives suggère que 850.000 travailleurs ne seront même pas admissibles à la prestation canadienne d'intervention d'urgence mise en place par les libéraux, qui a été fixée à la somme totalement insuffisante de 2000 $ par mois pendant quatre mois.

Derrière les déclarations hypocrites du gouvernement selon lesquelles «personne ne sera laissé pour compte», Trudeau et ses libéraux sont d'une indifférence insensée à la perte de vies humaines. La ministre de la Santé Hajdu a résumé cela en déclarant dans une entrevue avec la Presse canadienne que la poursuite d'une politique d'«immunité collective» ne serait pas nécessairement une mauvaise chose.

«Avoir 70% de personnes atteintes de la COVID n'est pas la fin du monde», a déclaré Hajdu. «Ce l’est, cependant, si tout se passe en même temps, et c'est ce que nous essayons d'empêcher.»

Actuellement, le taux de mortalité par COVID-19 au Canada s'élève à environ 1,5% de ceux qui se sont révélés positifs, mais les exemples de l'Italie et de l'Espagne montrent que le taux de mortalité augmente fortement lorsque les hôpitaux sont débordés. Comme Hajdu l'a elle-même déclaré: «Le taux de mortalité est intimement lié à la capacité à fournir une hospitalisation et des soins aux personnes les plus malades.»

Hajdu et le reste du gouvernement libéral savent très bien que le système de santé canadien ne peut faire face à une explosion de la demande et, par conséquent, est déjà au bord de l'effondrement. Par conséquent, suggérer que «l'immunité collective» ne serait pas «la fin du monde» signifie accepter une augmentation considérable des décès. Considérant que 70% de la population canadienne représente environ 26 millions de personnes, et même en tenant compte de l'estimation conservatrice que le taux de mortalité reste autour de 1%, l'honorable Patty Hajdu affirme que la mort de 260.000 personnes, pour la plupart des travailleurs âgés qui ne peuvent plus produire une plus-value par le travail, «n'est pas la fin du monde».

Pour l'élite dirigeante canadienne, la crise du coronavirus sert de prétexte pour pousser la politique encore plus à droite et mettre en œuvre des mesures antidémocratiques planifiées depuis longtemps. Les remarques de Hajdu soulignent que d'importantes couches supérieures, y compris au sein de l'aile «libérale» de l'élite, adoptent la vision sociale darwiniste de l'extrême droite. La classe dirigeante adopte de telles idées réactionnaires parce qu'elle s'efforce de remettre l'économie en marche et de la faire fonctionner à nouveau afin que les travailleurs, comme les esclaves de l'Égypte ancienne, puissent être contraints de risquer leur vie pour augmenter la richesse des super-riches.

(Article paru en anglais le 8 avril 2020)