Allemagne: Il faut défendre le groupe militant pour le climat «Ende Gelände» contre les services secrets

Par Peter Schwarz
3 juin 2020

Un groupe s’opposant aux changements climatiques lié aux organisations de jeunesse du Parti social-démocrate (SPD), du Parti de gauche et des Verts, qui gouvernent ensemble dans la cité-État de Berlin, est espionné par les services secrets. Ceci ressort du rapport du Bureau de Berlin pour la protection de la Constitution, comme les services secrets sont appelés, qui a été présenté au public par le sénateur de l'Intérieur (ministre de la police) Andreas Geisel (SPD) le 19 mai.

Le rapport classe le mouvement contre le changement climatique «Ende Gelände» («Fin de la route»), qui a organisé plusieurs manifestations de masse contre l'exploitation à ciel ouvert du lignite, comme «extrémiste de gauche». Cela signifie que le mouvement, et donc indirectement aussi les Jusos (Jeunes socialistes), les Jeunes verts et le mouvement jeunesse du Parti de gauche qui y participent, sont tous surveillés par les services secrets.

Le Bureau pour la protection de la Constitution accuse «Ende Gelände» d'utiliser les méthodes de la désobéissance civile, d'évaluer les «mesures policières contre lui comme de la ‘répression’», de lier la protection du climat aux «domaines thématiques de l'anticapitalisme et de l’antifascisme», d'associer « la crise climatique à une crise du système politique» et de tenter de « monopoliser et radicaliser les militants pour le climat – pour la plupart jeunes».

En d'autres termes, la cellule de Berlin des services secrets (Verfassungsschutz) décrit le mouvement comme étant «extrémiste de gauche» car il combine la protection du climat avec la critique du capitalisme, des institutions de l'État et de la politique dominante et parce qu'il cherche à convaincre les jeunes de ses objectifs. Les services secrets ne défendent donc pas la constitution, qui protège explicitement de telles activités politiques, mais les intérêts d'une élite privilégiée qui voit toute forme de critique et d'opposition comme une menace à son pouvoir.

En dénonçant les efforts anticapitalistes et antifascistes comme des «extrémistes de gauche», les services secrets préparent une interdiction des organisations socialistes dans la tradition de Bismarck et Hitler.

«L'Union des valeurs», une association de membres chrétiens-démocrates de droite (CDU / CSU), a déjà appelé à une interdiction nationale de «Ende Gelände». Son porte-parole le plus en vue Hans-Georg Maassen, a explicitement salué la classification de «Ende Gelände» comme extrémiste de gauche et a demandé que les Jeunes verts soient également contrôlés pour des aspirations anticonstitutionnelles. Il a justifié cela en arguant que: «Quiconque fait preuve de solidarité avec les groupes extrémistes devrait au moins être répertorié comme un cas suspect.»

Maassen a été président des services secrets fédéraux de 2012 à 2018. Il a été envoyé en retraite anticipée parce qu'il avait soutenu une manifestation d'extrême droite à Chemnitz.

Les dirigeants fédéraux des Jeunes verts, Jeunes du Parti de gauche, et Jusos ont publié une déclaration commune condamnant la citation de «Ende Gelände» dans le rapport des services secrets de Berlin. Ils sont fiers «de défendre une planète digne d’être habitée ensemble avec Ende Gelände», écrivent-ils.

Ils accusent le Verfassungsschutz d’évaluer les militants du climat comme «extrémistes», tandis que «les réseaux fascistes agissent de plus en plus avec confiance et presque sans être dérangés, les théories du complot gagnent de plus en plus de soutien et les terroristes de droite tuent des gens, comme à Hanau et Halle». Ceci est «honteux» et montre «que les analyses du Verfassungsschutz sont fondamentalement erronées». Ce dernier a une fois de plus confondu anticapitalisme avec anti-démocratie et assimilé «démocratie et capitalisme».

Les organisations de jeunesse du SPD, des Verts et du Parti de gauche exigent qu’il y ait «des conséquences […] Le Bureau pour la protection de la Constitution n'est pas en mesure de faire le travail nécessaire dans la lutte contre les cellules terroristes de droite. Il doit être aboli».

Cette revendication est correcte, mais les partis auxquels les trois organisations de jeunesse sont affiliées ne la mettront jamais en oeuvre.

Le SPD a réagi à la déclaration en soutenant pleinement l'agence de renseignement nationale. Andreas Geisel, le sénateur de l'Intérieur de Berlin, qui supervise l'affaire, a salué le rapport des services secrets pour sa présentation «soigneusement différenciée». Le député Tom Schreiber, qui est responsable des questions de services secrets au sein du groupe parlementaire du SPD de Berlin, a râlé contre les «contributions naïves au débat sur la suppression de l'autorité» [Verfassungsschutz] qui frisaient «davantage l'intimidation politique et le carnaval politique que de contributions sérieuses à la discussion».

Le Parti de gauche et les Verts ont été quelque peu plus critiques, mais ils rejettent aussi catégoriquement la dissolution du Verfassungsschutz . Même en Thuringe, où le chef du Parti de gauche Bodo Ramelow est le premier ministre du Land, les services secrets n'ont pas été dissous, bien qu'ils aient été directement impliqués dans la mise en place du réseau terroriste néonazi Nationalsozialistischer Untergrund (NSU) et aient surveillé Ramelow lui-même pendant des années.

La raison de cela n'est pas difficile à comprendre. Le Parti de gauche, comme le SPD et les Verts, défend l'ordre capitaliste et les relations de propriété sur lesquelles il repose. Plus l'opposition au capitalisme se développe – une tendance qui est fortement accélérée par la crise du coronavirus – plus les partis de l'establishment recourent ouvertement à la censure, à la répression d'État et à l'extrémisme de droite pour intimider et réprimer cette opposition.

Le Bureau pour la protection de la Constitution joue un rôle important à cet égard. C'est un élément central du complot de droite. Il participe activement au développement de partis et d'organisations extrémistes de droite. Par exemple, la direction du Parti national allemand d'extrême droite (NPD) a été si fortement pénétrée par des Informateurs confidentiels de la police (CI) que la Cour constitutionnelle fédérale a refusé d'interdire le parti néonazi en 2003 en raison d'une «trop grande proximité avec l'État».

Le Bureau fédéral pour la protection de la Constitution avait également un réseau étroit d'IC autour du réseau terroriste responsable des meurtres du NSU et du meurtre du préfet de Cassel, Walter Lübcke, des personnes qui sont toujours couvertes et protégées aujourd'hui. En tant que président du Bureau pour la protection de la Constitution, Hans-Georg Maassen a également rencontré à plusieurs reprises des représentants de haut niveau de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) d’extrême droite afin de les conseiller sur les méthodes à adopter pour éviter d'être classés parmi les extrémistes de droite.

Il y a deux ans, le Bureau fédéral pour la protection de la Constitution a classé le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste, SGP) comme «extrémiste de gauche», justifié à leurs yeux exclusivement parce que le SGP préconise un programme socialiste et critique le capitalisme. Lorsque le SGP a déposé une plainte juridique contre cette attaque, le Verfassungsschutz a répondu par une diatribe incendiaire contre le marxisme et toutes les formes de pensée socialiste, de gauche et progressiste.

La réponse juridique, rédigée par un grand cabinet d'avocats, n'a pas accusé le SGP d'activités illégales mais a justifié sa persécution sur la base de sa vision de la société, de sa position marxiste sur l'histoire, de ses analyses politiques et de ses objectifs socialistes. Par exemple, les avocats du Bureau pour la protection de la Constitution ont déclaré que «plaider pour une société démocratique, égalitaire et socialiste» était «contraire aux valeurs centrales de la Loi fondamentale» (la Constitution allemande).

Le SGP a déclaré à l'époque: «Avec son attaque contre le SGP, cette agence gouvernementale criminelle veut créer un précédent pour un nouveau type de poursuites judiciaires pour les crimes de pensée qui serviraient de base à la poursuite de quiconque critique l'actuelle situation réactionnaire sociale et politique.» Le SGP a lancé l’avertissement: «Si le complot de droite dans l'appareil d'État n'est pas arrêté et que le SGP n'est pas défendu, la barrière sera brisée pour appliquer des mesures d’une portée encore plus grande.» Cela a maintenant été confirmé.

À ce moment-là, nous avons lancé un appel «à tous ceux qui veulent défendre les droits démocratiques et s'opposer à la montée de la droite: protester contre l'attaque du Verfassungsschutz et défendre le SGP». Nous avons exigé que «les Verfassungsschutz cessent la surveillance du SGP et de toutes les autres organisations de gauche et que ce foyer de droite de conspirations antidémocratiques soit dissous».

Le SGP réitère sa demande de dissolution du Verfassungsschutz et exige le retrait de la mention de «Ende Gelände» dans le rapport des services secrets de Berlin.

(Article paru en anglais le 29 mai 2020)