Le gouvernement Trudeau exploite la pandémie pour renouveler le contrat d'armement de 14 milliards de dollars avec le régime saoudien despotique

Par Laurent Lafrance
3 juin 2020

Alors que les travailleurs, les professionnels de la santé et la population en général sont absorbés par la pandémie de coronavirus et par la campagne imprudente de l'élite dirigeante de «réouverture» l'économie, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a entrepris de renforcer ses relations avec le régime saoudien despotique, y compris en tant que principal fournisseur d'armes.

Le 9 avril, alors que le Canada commençait à connaître une augmentation spectaculaire des infections de COVID-19 dans tout le pays, le gouvernement Trudeau a levé son moratoire sur la délivrance de nouvelles licences d'exportation d'armes vers l'Arabie saoudite. Cette interdiction avait été adoptée dans le cadre d'un exercice de relations publiques hypocrite, entrepris par le gouvernement Trudeau après que le meurtre macabre du journaliste Jamal Khashoggi par le régime saoudien en octobre 2018 eut provoqué la colère et la répulsion de la communauté internationale.

Le «moratoire» des libéraux a été adopté avant tout pour détourner l'attention des révélations selon lesquelles l'armée saoudienne aurait utilisé des véhicules blindés légers (VBL) de fabrication canadienne et d'autres équipements militaires pour réprimer un soulèvement dans l'est du pays en 2014. Les équipements militaires canadiens ont également joué un rôle dans la guerre sanglante de Riyad contre le Yémen voisin, qui a entraîné la mort de dizaines de milliers de civils et laissé le pays en ruines.

Le gouvernement Trudeau a lancé un «examen» d'un an sur la façon dont les Saoudiens ont utilisé les VBL fabriqués dans une filiale de General Dynamics basée à London, en Ontario, dans le cadre d'un accord sur les armes de 14 milliards de dollars conclu par le gouvernement canadien. L'enquête a été menée par Affaires mondiales, le nouveau nom donné au ministère des Affaires étrangères du Canada, qui joue un rôle central dans la promotion des intérêts et des ambitions impérialistes du Canada à l'étranger.

Comme on pouvait s'y attendre, l'examen du gouvernement, qui ne sera pas rendu public, a conclu qu'il n'y avait «aucun risque substantiel» que le gouvernement saoudien, qui décapite des dizaines de personnes chaque année et torture des opposants politiques, utilise des armes de fabrication canadienne pour violer les droits de l'homme. Il a même affirmé que les exportations «contribueraient à la paix et à la sécurité régionales».

Amnesty International, Project Ploughshares, Oxfam et d'autres groupes ont condamné la décision du gouvernement Trudeau qui, selon eux, causera inévitablement la mort et la dévastation dans toute la région. Ces organisations ont également critiqué «l'hypocrisie du gouvernement canadien» qui a approuvé les exportations militaires vers l'Arabie Saoudite tout en exprimant son soutien, quelques jours plus tard, à l'appel des Nations unies en faveur d'un cessez-le-feu mondial pendant la pandémie.

La tentative de l'impérialisme canadien de se poser en défenseur des «droits de l'homme» mérite une condamnation et un mépris sans réserve. Alors que le gouvernement Trudeau travaille dans le dos de la population pour augmenter les exportations d'armes vers l'un des régimes les plus répressifs du monde, il s'est engagé dans une critique publique de la Chine pour ses «violations des droits de l'homme» à Hong Kong. En alliance avec l'administration Trump, qui incite la police et les troupes de la Garde nationale à attaquer brutalement les manifestations de masse contre les violences policières qui balayent actuellement les États-Unis, les libéraux de Trudeau invoquent cyniquement les droits de l'homme pour faciliter une campagne d'agression impérialiste contre Pékin. Cela inclut la pression économique et les préparatifs d'un conflit militaire.

L'«examen» par le gouvernement des exportations d'armes saoudiennes du Canada était, dès le départ, une farce «démocratique» qui ne valait pas le papier sur lequel il était écrit. Ce n'est un secret pour personne que le régime absolutiste saoudien – longtemps le plus grand acheteur d'armes à l'étranger – a l'un des pires bilans au monde en matière de droits de l'homme, tant au niveau national qu'international. Aujourd'hui dirigé par le prince héritier Mohammed bin Salman, il a envahi le Yémen, financé des milices liées à Al-Qaïda en Syrie et en Libye et, en étroite coopération avec Washington, il est engagé dans des intrigues au Moyen-Orient, surtout dans les préparatifs américains pour faire la guerre à l'Iran.

Alors que les responsables gouvernementaux refusent toujours de divulguer les détails du contrat entre l'Arabie saoudite et General Dynamics Land Systems Canada (GDLS), Radio-Canada a obtenu les détails du contrat de 2014 il y a deux ans. Il prévoyait la vente de plus de 700 des nouveaux VBL 6, dont 119 équipés de canons de 105 millimètres «d'assaut lourd». Il prévoyait également un programme de soutien de 14 ans qui comprend la maintenance, ainsi que la «formation» des équipages et sur les munitions au Canada et en Europe.

Montrant que la rhétorique «humanitaire» de Trudeau et de ses libéraux n'est que démagogie, le ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne a reconnu que «le bilan de l'Arabie Saoudite en matière de droits de l'homme reste troublant» alors même qu'il a annoncé la levée de l'interdiction de nouvelles licences d'exportation militaire. Typique de la tromperie et de l'hypocrisie des libéraux, il a poursuivi en affirmant que le Canada «continuera à défendre les droits de l'homme». Champagne s'est engagé à créer un «groupe consultatif d'experts» pour «renforcer» le processus d'approbation des exportations d'armes du Canada et à faire pression en faveur d'un «régime international d'inspection» pour les ventes d'armes. Ces gestes sont un vernis «démocratique» transparent destiné à couvrir les activités criminelles de l'impérialisme canadien à l'étranger.

Dans le but de dissimuler le soutien du Canada au régime saoudien, Champagne a justifié la décision d'Ottawa de reprendre l'émission des licences d'exportation des VBL en affirmant que le non-respect de cette décision aurait «entraîné des milliards de dollars de dommages». Il a également déclaré que cette décision permettrait de «sauver» des milliers d'emplois dans le secteur manufacturier canadien et contribuerait à atténuer l'impact économique de la pandémie de COVID-19.

La prétendue préoccupation des libéraux pour l'emploi ne devrait être prise au sérieux par personne. Elle vient d'un gouvernement dont la réponse à la crise du coronavirus s'est concentrée sur le sauvetage des grandes banques et des grandes entreprises à hauteur de plus de 650 milliards de dollars, tout en ne fournissant aux travailleurs que le strict minimum. Le programme de subventions salariales, dont on a beaucoup parlé, par lequel le gouvernement paie 75 % du salaire d'un travailleur si son employeur le maintient sur la liste de paie, a été largement rejeté par les entreprises déterminées à procéder à des suppressions d'emplois, afin qu'elles n'aient pas à payer de charges sociales ni d'avantages. Même les entreprises qui ont initialement participé à ce programme, comme Air Canada, l'ont utilisé pour gagner du temps afin de mener à bien des plans de restructuration complets aux dépens des travailleurs.

Un autre argument avancé par le gouvernement libéral pour justifier l'accord sur les armes est qu'il leur a été imposé par le gouvernement conservateur de Stephen Harper. Cette affirmation passe outre le fait que, bien que l'accord ait été signé sous Harper, il a été finalisé sous le gouvernement libéral.

Les libéraux emploient une rhétorique de politique étrangère quelque peu différente de celle de Harper, qui célébrait le Canada comme «une nation guerrière». Cela inclut les affirmations de Trudeau selon lesquelles le Canada mène une politique étrangère «féministe». Mais derrière la fausse rhétorique des «droits de l'homme», le gouvernement libéral a intégré le Canada de plus en plus étroitement avec les offensives militaires stratégiques de l'impérialisme américain, la puissance la plus agressive et illégale au monde, y compris au Moyen-Orient.

Ottawa a apporté son soutien au développement d'une alliance anti-iranienne dirigée par les États-Unis et impliquant Israël, l'Arabie Saoudite et les cheikhs du Golfe. Cette alliance s'est exprimée de la manière la plus claire par l'approbation par le gouvernement Trudeau de l'assassinat illégal par l'administration Trump du commandant militaire iranien Qasem Soleimani en janvier.

Le gouvernement Trudeau, comme ses prédécesseurs libéraux et conservateurs, a invoqué les «droits de l'homme» pour justifier une série d'interventions militaires impérialistes canadiennes violentes dans le monde entier. Sous Trudeau, le Canada a élargi sa participation à la guerre actuelle menée par les États-Unis en Syrie et en Irak et joue un rôle majeur dans la campagne de l'OTAN visant à menacer et à encercler stratégiquement la Russie et la Chine.

Le Nouveau Parti démocratique et le Bloc Québécois, soutenus par les syndicats, ont critiqué la décision très impopulaire du gouvernement Trudeau de continuer à armer le régime saoudien. Mais leurs critiques de l'hypocrisie libérale sur les «droits de l'homme» sont totalement creuses puisqu'ils soutiennent eux-mêmes pleinement l'alliance de l'impérialisme canadien avec Washington: le rempart du régime saoudien, d'Israël et de la réaction au Moyen-Orient, comme dans le reste du monde. Au cours de la campagne pour les élections fédérales d'octobre dernier, le NPD a même attaqué les libéraux par la droite, exigeant que les augmentations massives des dépenses militaires qu'ils prévoient soient mises en œuvre plus efficacement pour assurer le réarmement rapide des forces armées canadiennes.

Pour la classe dirigeante canadienne, l'accord sur les armes saoudiennes servira à améliorer les relations avec le régime despotique de Riyad, tout en plaisant à Washington. Les relations diplomatiques entre le Canada et l'Arabie Saoudite se sont détériorées en 2018 lorsque Riyad a réagi avec colère aux critiques de la ministre canadienne des Affaires étrangères Chrystia Freeland concernant l'arrestation par les forces de sécurité saoudiennes de militantes des droits des femmes, dont Samar Badawi, la sœur du blogueur emprisonné Raif Badawi, dont la femme est citoyenne canadienne.

Le message de Freeland dans les médias sociaux faisait partie des efforts du gouvernement libéral pour dissimuler les liens économiques substantiels du Canada avec la dictature saoudienne et son soutien politique. Mais à la consternation de l'élite au pouvoir, l'Arabie Saoudite a riposté par des mesures économiques et diplomatiques punitives, y compris des menaces de bloquer les accords commerciaux avec le Canada et de procéder à une vente au rabais des actifs détenus par le Canada, sans aucune opposition de la part de l'administration Trump.

Derrière l'impasse diplomatique, les deux pays ont poursuivi leurs relations commerciales. Il a été révélé que même en attendant les résultats de l'«enquête» d'Ottawa sur les violations des droits de l'homme en Arabie Saoudite, le Canada a envoyé du matériel militaire au pays, y compris des VBL d'une valeur de plus d'un milliard de dollars.

Des rapports ont documenté comment le régime saoudien a déployé des armes fabriquées au Canada dans le cadre de sa guerre quasi génocidaire contre la population yéménite. Ce conflit, lancé en 2015, a tué des dizaines de milliers de personnes, dont d'innombrables femmes et enfants innocents. Selon les organismes de secours, 80% de la population du Yémen a besoin d'aide humanitaire, tandis que plus de la moitié des 30 millions d'habitants sont au bord de la famine.

(Article paru en anglais le 2 juin 2020)