«Notre système est si peu fonctionnel qu'il doit être démantelé et reconstruit»

Les travailleurs de la santé se joignent aux manifestations de masse contre le racisme et la violence policière, et expliquent pourquoi

Par Clara Weiss
10 juin 2020

Au cours des dix derniers jours, des milliers de travailleurs de la santé ont rejoint le mouvement de protestation croissant contre la violence policière et le racisme aux États-Unis et dans le monde. Beaucoup se sont joints aux protestations, notamment pour fournir des soins médicaux aux manifestants qui ont été violemment attaqués par la police, tandis que des milliers d'autres ont organisé des manifestations de soutien dans leurs hôpitaux sous le slogan «Des blouses blanches pour des vies noires».

Aucune information n'a été publiée par les médias sur le nombre total de travailleurs participant à ces manifestations, et la couverture nationale a été très limitée. Toutefois, si l'on se base sur les médias sociaux, il est clair que des travailleurs de centaines, voire de milliers d'établissements ont participé, dans pratiquement tous les États, tant dans les zones rurales qu'urbaines.

Si les protestations se sont concentrées sur la violence policière et le racisme, elles sont motivées par une colère sociale et politique beaucoup plus large contre les inégalités sociales, la réponse criminelle du gouvernement à la pandémie de coronavirus et l'opposition à la menace de la dictature et aux deux partis des grandes entreprises.

Personnel hospitalier de Elmhurst à New York

Les travailleurs de la santé sont à la pointe de la lutte contre le COVID-19 depuis des mois. Cependant, leur vie et leur santé ont été mises en danger par la réponse criminelle du gouvernement, qui les a laissés sans équipement de protection individuelle (EPI) adéquat. Au moins 586 travailleurs de la santé américains sont morts de COVID-19, selon le dernier décompte du Guardian et du Kaiser Health News, et plus de 62.000 ont été infectés. Entre-temps, près de 1,5 million de travailleurs du secteur de la santé ont été licenciés et des dizaines de milliers ont été mis à pied, alors même que les principales chaînes d'hôpitaux ont reçu 1,5 milliard de dollars dans le cadre du sauvetage des grandes entreprises et de Wall Street.

Le WSWS s'est entretenu avec plusieurs travailleurs médicaux de l'Illinois et du Kentucky qui se sont joints aux manifestations ou qui travaillent à l'organisation des manifestations elles-mêmes. Leurs prénoms ont été changés pour protéger leur identité.

Kelly est une infirmière de l'ICU [unité de soins intensifs] du Kentucky, qui traite les patients atteints de COVID-19 depuis plusieurs mois. Aujourd'hui, en plus de son horaire de travail intensif, elle organise des manifestations contre la violence policière parmi les travailleurs médicaux à Louisville.

Expliquant sa motivation, Kelly a souligné non seulement son opposition au racisme, mais aussi les énormes sommes d'argent dépensées par les États-Unis pour l'armée: «En 2015, les dépenses militaires représentaient environ 54% de nos dépenses discrétionnaires, selon le National Priorities Project. En revanche, l'éducation ne représentait que 6% du budget. Il n'est donc pas surprenant que notre pays soit sous-préparé pour faire face à une pandémie de cette ampleur. Elle a fait tomber de nombreux pays. Cependant, la perspective change considérablement lorsque l'on voit la capacité à mobiliser la police et l'armée avec une telle facilité en quelques jours seulement.

«C'est maintenant des mois après notre premier cas de COVID-19 et je porte toujours le même N95 que j'ai eu pendant des semaines. C'est seulement parce que la sangle s'est cassée sur mon précédent que j'ai depuis le début que j'ai pu en obtenir un autre. Ces inégalités évidentes sont sous nos yeux, nous les vivons en temps réel».

Les sentiments de Kelly ont été repris par Linda, une ambulancière du Kentucky, qui s'est jointe aux manifestations dans sa ville et a fourni des soins médicaux aux manifestants. Elle a déclaré au WSWS: «Mes motivations pour participer sont évidemment qu'il y a un problème profondément enraciné de racisme aux États-Unis, mais aussi un problème plus large de militarisation de notre police. Je travaille au niveau de la rue. Je me rends au domicile des gens et je transfère les patients d'un établissement à l'autre. Je vois que notre police est bien équipée pour la guerre avec les civils, mais on ne m'a donné qu'un masque N95.

«Je lis les statistiques et je sais que les Noirs meurent en plus grand nombre dans mon État, de manière disproportionnée par rapport à la population, parce qu'ils manquent de ressources et de soins de santé. Je sais que les gens sont pauvres, désespérés et malades, et notre gouvernement les brutalise dans la rue, et les milliardaires de mon pays ont profité de cette épidémie tout en ignorant nos souffrances».

Le rôle de la police en tant que force déployée contre les travailleurs est largement discuté par les travailleurs de la santé et par d'autres sections de la classe ouvrière sur les médias sociaux. Une infirmière du Kentucky a décrit sur Facebook comment la police a attaqué des enseignants et des étudiants qui manifestaient pour obtenir plus de financement sur un piquet de grève:

«Une fois, j'ai fait un piquet de grève avec des enseignants de l'école primaire en grève. ENSEIGNANTS DES ÉCOLES PUBLIQUES. Il y avait aussi d'adorables petits enfants sur le piquet de grève. Évidemment, c'était pacifique... Nous chantions à propos de la nécessité d'augmenter le financement pour les petits enfants. Ensuite, la police est venue pour aider à “maintenir la paix”. Ils étaient là en force, avec des armes à feu bien visibles pour tous les enfants de huit ans, menaçants, prenant subrepticement des photos des piqueteurs, suivant les gens jusqu'à leur voiture.

«À chaque fois qu'un briseur de grève se présentait, ils nous poussaient hors du chemin pour que les briseurs de grève puissent traverser le piquet de grève. Un piqueteur «s'est trop approché de la voiture» d'un briseur de grève qui essayait de traverser la file des enseignants. Un flic l'a attrapé par le dos de sa chemise, l'a fait tourner en rond et lui a frappé le visage contre le mur tout en lui mettant les menottes. “Conduite désordonnée”. Quelques heures plus tard, un briseur de grève a percuté les piqueteurs avec sa voiture. Les flics ont tourné le dos et ont fait semblant de ne rien voir».

Personnel hospitalier de Elmhurst à New York

Alors que l'armée et la police ont été mobilisées pour réprimer violemment et intimider les manifestants, l'extension internationale des manifestations de masse a été encourageante pour de nombreux travailleurs et jeunes aux États-Unis. Ce week-end, des millions de manifestants aux États-Unis ont été rejoints par des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes qui ont manifesté en Allemagne, au Royaume-Uni, en Australie, en Autriche et dans de nombreux autres pays. Les vidéos de ces manifestations ont été visionnées par des millions de personnes sur les médias sociaux.

Une infirmière de l'Illinois qui s'est jointe à une manifestation dans son hôpital a attiré l'attention sur ces protestations et a déclaré: «J'ai entendu parler des protestations à Londres et dans d'autres endroits. La nouvelle se répand enfin. Ce n'est pas seulement un problème aux États-Unis. Il s'agit d'un problème mondial. L'histoire nous montre que c'est un problème qui aurait dû être éradiqué depuis longtemps. Quand ce sera fait, nous serons plus forts et plus unis».

Interrogée sur l'évolution de Trump vers la dictature et la réponse des démocrates, elle a déclaré: «L'évolution de Trump me terrifie absolument. Je suis très inquiète qu'il en profite pour essayer de reporter les élections». Kelly et Linda ont exprimé une forte opposition non seulement aux mouvements vers la dictature, mais aussi à l'ensemble du système politique.

Kelly a déclaré: «Depuis le premier jour où Trump est entré en fonction, il nous a fait évoluer vers une dictature, c'est comme ça qu'il fonctionne. On voit le 1% supérieur, il n'y a pas d'effet de retombée, l'argent et le pouvoir restent au sommet. Il veut désespérément que notre pays fonctionne de cette façon tant qu'il est au pouvoir... Je pense que notre système bipartite est très imparfait et pour voir de réels progrès, il faut le démanteler. Le cercle politique tout entier est un cirque rempli de parrainages d'entreprises et de marchandises hors de prix que nous devons consommer pendant que nous regardons le spectacle».

Linda a déclaré: «Les démocrates ont promulgué une autre vague du Patriot Act qui donnerait à Trump plus de pouvoir policier. Ils sont inefficaces et le revers d’une même médaille. Ils sont dans la poche de l'élite patronale. Notre système est si peu fonctionnel que je ne vois pas comment on pourrait aller de l'avant tout en travaillant dans le cadre de ses paramètres. Il doit être démantelé et reconstruit».

(Article paru en anglais le 9 juin 2020)