invoquant la propagation du Covid-19, l'UE refuse l'entrée des citoyens américains en Europe

Par Alex Lantier
1 juillet 2020

Dans un coup dévastateur pour le prestige des États-Unis, l'Union européenne a décidé vendredi soir qu'elle refuserait aux citoyens américains l'entrée en Europe en raison des inquiétudes suscitées par le Covid-19. Le choc et l'incrédulité montent alors que les États-Unis, le pays le plus riche et le plus puissant du monde, continuent d'enregistrer de loin le plus grand nombre de cas de coronavirus et de décès, et le gouvernement américain s'oppose énergiquement aux mesures de santé les plus nécessaires pour arrêter la pandémie.

Avec plus de 2,6 millions de cas et 130.000 décès, les États-Unis ont coupé le financement de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et répudié les politiques de confinement essentielles pour enrayer le virus. Alors même que le COVID-19 sévit dans les usines et les quartiers populaires, le président Donald Trump appelle à freiner le nombre de tests. Lors d'un rassemblement électoral la semaine dernière à Tulsa, Oklahoma, il a déclaré: «Lorsque vous effectuez des tests de cette envergure, vous allez trouver plus de personnes, vous allez trouver plus de cas […] Alors j'ai dit à mes collègues: "ralentissez les tests, s'il vous plaît." Ils testent et ils testent!»

De tels commentaires, témoignant d'un mépris total pour la santé et le bien-être du public, sapent rapidement la position de Washington à l'étranger, avec des implications profondes.

Les responsables de l'UE ont présenté une courte liste de pays où le Covid-19 ne se propage pas plus rapidement qu'en Europe et dont les ressortissants sont donc autorisés à entrer dans l'UE. Il s'agit notamment de l'Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, de la Corée du Sud, du Japon, du Rwanda, de la Thaïlande, de l'Uruguay, de l'Algérie, du Maroc, de la Tunisie, de la Géorgie, du Monténégro et de la Serbie. Les voyageurs chinois doivent également être autorisés à entrer dans l'UE si les responsables chinois autorisent les voyageurs européens à entrer en Chine. Cependant, les citoyens américains ne seront pas admis.

Alors que la décision était en préparation, les détails des discussions ont été divulgués au New York Times. Il a publié un article inquiet précisant que ce qui motivait cette décision était bien plus que de savoir si les touristes américains pourront ou non visiter les monuments en Europe cet été.

Notant que la décision de l'UE «regrouperait les visiteurs américains avec les Russes et les Brésiliens comme indésirables», le Times l'aqualifiée de «coup cuisant au prestige américain dans le monde et de répudiation de la gestion de la pandémie par Trump aux États-Unis.» Cependant, le Times n'a pas traité la question simplement comme une question de santé publique ou de fierté nationale blessée. Il a ajouté qu'une telle décision «aurait des ramifications économiques, culturelles et géopolitiques importantes.»

Dans un article sur le sujet Le Monde a souligné que l’UE avait pris la décision, rejetant la pression américaine, afin d’envoyer un signal. Sans nommer les États-Unis, il a posé la question ainsi: «Cette décision aura-t-elle des conséquences politiques ? Si certaines pressions ont clairement été exercées et si des pays membres avaient d’évidentes difficultés à imaginer le bannissement de certaines nationalités – pour des raisons économiques, stratégiques, voire touristiques – un “engagement fort a finalement prévalu, affirme une source diplomatique.»

Ce qui motive la politique des rivaux impérialistes de Washington en Europe n'est pas principalement le souci de l'impact des politiques de Trump sur la santé et le bien-être de la population. En fait, ils ordonnaient imprudemment la reprise du travail des dizaines de millions de travailleurs au milieu de la pandémie, alors même qu'ils prenaient la décision d'exclure les citoyens américains de l'Europe. Il est plutôt question d’une pandémie qui intensifie une lutte impitoyable entre les grandes puissances pour la répartition des profits de l'économie mondiale.

La réponse de Washington à la pandémie a consisté en des renflouements de milliards de milliards de dollars destinés aux super-riches et du mépris pour la santé et la vie des travailleurs. Ce printemps, la Réserve fédérale s'est engagée à imprimer des milliers de milliards de dollars pour les injecter dans le système bancaire américain, tandis que le gouvernement américain de son côté a emprunté encore des milliards pour financer les dépenses déficitaires afin d'éviter une imposition aux riches. Ces renflouements ont fait monter en flèche les marchés boursiers américains, alors même que l'activité économique américaine s'effondrait et que la pandémie se propageait.

Ces mesures ont provoqué une colère visible de la part d'alliés américains apparents en Europe. À Londres, lechroniqueur du Financial Times Gideon Rachman a déclaré dans un billet du 13 avril intitulé «Coronavirus et la menace à la suprématie américaine» que «la réponse américaine au coronavirus pourrait mettre à l’épreuve la confiance du monde dans le dollar.»

Rachman a écrit: «Le plan de relance de 2000 milliards de dollars qui vient d'être adopté signifie que la dette nationale américaine, qui a déjà fortement augmenté au cours des années Trump, va encore augmenter. Pendant ce temps, le bilan de la Réserve fédérale est également en pleine expansion, car elle achète non seulement des bons du Trésor, mais aussi de la dette des entreprises. Si un pays du «Tiers-Monde» se comportait ainsi, les chefs avisés de Washington avertiraient qu'une crise était imminente. Il doit y avoir un risque que même la devise américaine finisse par perdre la confiance du monde.»

La capacité de la bourgeoisie américaine à renflouer ses propres riches malgré les résultats vraiment catastrophiques de sa politique n'est pas illimitée. Ces politiques produisent de la colère sociale dans la classe ouvrière internationale, mais aussi des tensions explosives avec d'autres grandes puissances. Ces tensions sont liées au rôle du dollar américain en tant que monnaie de réserve mondiale - conservée et utilisée par d'autres pays pour les transactions internationales dans le commerce des biens, des services et des actifs financiers.

Ce rôle a été inscrit dans le système financier de Bretton Woods mis en place en 1944, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a fait du capitalisme américain la puissance économique dominante. Son industrie, alors hautement compétitive, avait survécu à la guerre, qui avait été menée sur le sol d'autres pays. Les États-Unis contrôlaient la moitié de la production industrielle mondiale. Ils avaient également une énorme réserve d'or pour sauvegarder la valeur du dollar. Les détenteurs de dollars pouvaient acheter de l'or pour 35 $ l'once. Après la guerre mondiale, les dollars représentaient une valeur solide et stable, et de nombreux pays voulaient en détenir pour pouvoir acheter des produits américains recherchés.

Cependant, à mesure que les rivaux de l'impérialisme américain retrouvaient de la force, le dollar provoquait une opposition croissante. En 1965, le ministre français des Finances de l'époque, Valéry Giscard d'Estaing, dénonçait le «privilège exorbitant» accordé aux États-Unis par le fait que sa monnaie nationale était la monnaie de réserve mondiale.

Le système financier américain peut acheter de vastes richesses sur les marchés mondiaux en imprimant des dollars qui ne sont pas soutenus par la valeur réelle extraite du travail de la classe ouvrière - jusqu'à ce que la facture arrive à échéance. Ou, comme l'explique l'économiste américain Barry Eichengreen: «Il ne coûte que quelques centimes pour que l’Hôtel des monnaies [américain] produise un billet de 100 $, mais d'autres pays doivent payer 100 $ de biens réels pour en obtenir un.»

Ce «privilège exorbitant» a longtemps été à l'origine d'amères rivalités inter-impérialistes. Dans les années 1960, les autorités françaises et européennes ont commencé à retirer de l'or d'Amérique au fur et à mesure qu'elles accumulaient des dollars, ce qui a incité le président américain Richard Nixon à mettre fin à la convertibilité dollar-or en 1971. Lorsque les autorités européennes se sont plaintes que des hausses rapides des niveaux de prix en Amérique étaient transmises via le dollar dans leurs économies, le secrétaire américain au Trésor, John Connally, leur a dit sans détour que le dollar «est notre monnaie, mais votre problème».

La pandémie a porté ces contradictions du capitalisme mondial à une nouvelle intensité maligne. Depuis 1971, la situation industrielle et financière des États-Unis s'est constamment érodée. Particulièrement depuis la dissolution stalinienne de l'Union soviétique en 1991, l'économie américaine a été minée par le gaspillage de milliards de milliards de dollars dans des guerres sanglantes et destructrices au Moyen-Orient. Le dollar sert toujours de monnaie de réserve, non pas parce que la plupart des actifs industriels ou financiers du monde sont américains, ou parce que le monde a besoin de dollars pour acheter les exportations américaines, mais faute d'alternative.

Maintenant, cependant, dans la pandémie, l'insouciance financière de Washington atteint de nouveaux sommets. Il utilise son «privilège exorbitant» pour imprimer des quantités de dollars sans précédent tout en empruntant des milliers de milliards de dollars à l'étranger, tandis que Trump menace de faire défaut sur les dettes américaines envers la Chine - et potentiellement d'autres créanciers étrangers. Les cercles dirigeants en Europe et en Asie répondent en appelant à concevoir une alternative au dollar, qui risque de provoquer une réaction politique ou militaire explosive de la part de Washington.

Deux jours après la publication de sa chronique dans le Financial Times parRachman, les chefs de gouvernement de l'Italie, du Portugal, de la France, de l'Allemagne, des Pays-Bas et de l'Espagne en Europe, et de l'Éthiopie, du Rwanda, du Mali, du Kenya, de l'Afrique du Sud, du Sénégal, de l'Égypte et de la République démocratique du le Congo en Afrique ont publié une déclaration commune dans le Financial Times. Elle a appelé le Fonds monétaire international (FMI) à créer des droits de tirage spéciaux (DTS), basés non pas sur le dollar, mais sur un panier de plusieurs monnaies nationales, pour financer les dépenses africaines de lutte contre la pandémie.

Ils ont affirmé que: «Pour soutenir ce processus et fournir des liquidités supplémentaires pour l'achat de produits de base et de fournitures médicales essentielles, le FMI doit décider immédiatement de l'attribution de droits de tirage spéciaux (DTS).» Ils ont appelé «l'OMS, en collaboration avec la Banque mondiale, la BAD [Banque asiatique de développement] et d'autres organisations de santé compétentes […] à élaborer un plan d'action conjoint sur la base de leurs mandats respectifs, pour mener à bien des actions pertinentes.»

Le lendemain, le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, présent au FMI, a opposé son veto à la proposition, affirmant que les DTS ne sont «pas un outil efficace pour répondre à des besoins urgents».

L'impact géopolitique de l'augmentation du poids économique de la Chine revêt une importance particulière. La participation de l'UE à la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures de la Chine (AIIB), qui finance des investissements chinois en Eurasie, a entraîné la spéculation sur un effondrement rapide du dollar américain.

L'année dernière, la banque danoise Saxo Bank a publié un rapport selon lequel l'AIIB pourrait lancer «un nouvel actif de réserve, appelé le droit de tirage asiatique, ou ADR, avec 1 ADR équivalent à 2 dollars américains, faisant de l'ADR la plus grande unité monétaire du monde». Dans ce scénario, la dénomination du commerce eurasien en ADR pourrait «rapidement enlever une partie importante du commerce mondial du dollar américain, laissant les États-Unis toujours en manque de rentrées dont ils ont besoin pour financer leurs déficits à deux chiffres.» La banque a ajouté: «Le dollar américain perdra 20% par rapport à l'ADR d'ici quelques mois et 30% par rapport à l'or.»

De tels scénarios mettent en lumière les intérêts financiers qui ont sous-tendu trois décennies de guerres américaines pour dominer les régions du Moyen-Orient et d'Asie centrale vitales pour le contrôle de la masse continentale eurasienne.

Tous ces scénarios sont naturellement des hypothèses. Cependant, le fait qu'elles soient avancées et débatues indique les conflits politiques explosifs qui émergent sur fond de la pandémie et de la plus grande crise économique depuis la Grande Dépression des années 1930. C'est un avertissement qu'un effondrement catastrophique des relations entre les grandes puissances est une possibilité réelle et croissante, précipitant le déclenchement d'une nouvelle guerre mondiale à moins qu'un mouvement révolutionnaire ne soit construit dans la classe ouvrière internationale pour la stopper.

(Article paru en anglais le 29 juin 2020)