Les travailleurs migrants du Canada protestent contre l'absence de protection contre la COVID-19

Par Matthew Richter et Roger Jordan
9 juillet 2020

Des centaines de travailleurs migrants et leurs sympathisants se sont rassemblés samedi dans une série de manifestations à travers le Canada contre les horribles conditions de travail auxquelles ils sont confrontés dans le cadre de la pandémie de coronavirus.

Lors de manifestations à Halifax, Montréal, Toronto et Vancouver, les participants ont exigé que les travailleurs se voient accorder tous les droits en matière d'immigration et ont dénoncé le gouvernement libéral fédéral et ses homologues provinciaux pour leur incapacité à protéger les travailleurs migrants, les réfugiés et les travailleurs sans-papiers contre la COVID-19 et les retombées économiques de la pandémie.

Des milliers de travailleurs migrants et sans papiers qui ont perdu leur emploi à cause de la pandémie n'ont pas accès à une aide d'urgence, notamment à la Prestation canadienne d'urgence (PCU), qui verse un modeste montant de 2000 dollars par mois aux bénéficiaires pendant 24 semaines. Les manifestants ont critiqué cet état de fait, portant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Un statut pour tous» et «Nous sommes tous essentiels.»

Une manifestante à Montréal a critiqué la promesse du gouvernement libéral fédéral d'offrir des droits de résidence permanente uniquement aux travailleurs migrants ayant un emploi dans le secteur des soins de santé. Qualifiant la proposition d'«injuste», Floriane Payo, une demandeuse d'asile camerounaise qui a travaillé dans un centre d'appel jusqu'à sa fermeture en avril, a déclaré: «Nous sommes tous des travailleurs essentiels.»

Les manifestations reflètent la colère croissante des travailleurs migrants et de la population en général face aux conditions horribles auxquelles sont confrontés les travailleurs migrants admis au Canada dans le cadre de divers programmes de «travailleurs temporaires», notamment dans les secteurs de l'agriculture et du conditionnement de la viande.

Plus de 800 travailleurs agricoles migrants du Mexique et des Caraïbes ont été infectés par le COVID-19 uniquement en Ontario, et trois d'entre eux, tous originaires du Mexique, sont morts.

L'unité sanitaire du comté de Windsor-Essex a publié un communiqué de presse sur son site web mercredi dernier, confirmant 191 cas dans une même ferme à Leamington, en Ontario.

Environ 8000 à 10.000 travailleurs saisonniers sont employés dans 176 fermes du comté de Windsor-Essex. Les chiffres cités par Santiago Escobar, un représentant des Travailleurs unis de l'alimentation et du commerce (TUAC), et par la mairesse de Leamington, Hilda MacDonald, suggèrent que pas moins de 2000 travailleurs migrants sans-papiers sont employés dans les fermes du comté.

Les travailleurs migrants représentent 31,2 % de l'ensemble des travailleurs agricoles de l'Ontario. Nombre d'entre eux sont amenés au pays par des entreprises agroalimentaires dans le cadre du Programme des travailleurs agricoles saisonniers. Le PTAS, qui a longtemps été promu par les gouvernements conservateurs et libéraux, permet la surexploitation des travailleurs d'Amérique latine et des Caraïbes qui reçoivent des salaires de misère et ne bénéficient que de peu de protections juridiques.

Il fait partie d'une gamme de programmes de «travailleurs temporaires» qui ont été largement développés au cours des deux dernières décennies pour répondre aux besoins des employeurs. Ces programmes viennent compléter le système d'immigration très restrictif du Canada, qui donne la priorité aux demandes des entreprises quant au marché du travail. En effet, le système d'immigration canadien est si favorable aux employeurs que le président américain Donald Trump l'a présenté comme un modèle, tout comme les dirigeants du parti d'extrême droite allemand, l'AfD.

Les pays qui sont admissibles à envoyer des travailleurs au Canada dans le cadre du PTAS comprennent le Mexique et les pays des Caraïbes suivants: Anguilla, Antigua-et-Barbuda, la Barbade, la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et Trinité-et-Tobago. Beaucoup de ces travailleurs sont issus de communautés rurales pauvres et dépendent de leur salaire pour subvenir aux besoins de leur famille élargie restée au pays.

Comme c'est le cas pour les autres «programmes de travailleurs temporaires» canadiens, le statut d'immigration des personnes qui viennent au Canada dans le cadre du PTAS est lié à leur emploi, ce qui signifie qu'elles peuvent être expulsées si elles sont licenciées ou si elles perdent leur emploi. Cette situation oppressive a facilité l'essor d'une exploitation impitoyable, car les employeurs peuvent menacer les travailleurs qui protestent contre les mauvaises conditions et les abus de perdre leur droit de rester au Canada, en même temps que leur emploi.

Les préoccupations concernant l'incapacité manifeste des employeurs à fournir un environnement de travail sûr dans le contexte de la pandémie ont contraint le gouvernement mexicain à annoncer le mois dernier qu'il empêchait les ressortissants mexicains de se rendre au Canada dans le cadre du PTAS. L'ambassadeur mexicain au Canada, Juan José Gómez Camacho, a déclaré à la Presse canadienne dans une entrevue qu'au moins 300 travailleurs migrants mexicains étaient tombés malades du virus, l'ayant contracté par transmission communautaire.

Ce n'est qu'après que le premier ministre Justin Trudeau ait assuré qu'Ottawa envisagerait de modifier le programme que le gouvernement mexicain a accepté de lever l'interdiction de voyager. «Nous savons qu'il y a de nombreux problèmes – des conditions de vie, au fait qu'ils sont liés individuellement à des entreprises ou à des employeurs particuliers, en passant par les diverses difficultés liées aux normes du travail – qui doivent être examinés», a déclaré Trudeau le 17 juin.

Bien sûr, Trudeau n'a pas expliqué pourquoi il a fallu que l'offre de main-d'œuvre bon marché en provenance du Mexique s'arrête pour que son gouvernement reconnaisse même les problèmes liés au PTAS. Et à vrai dire, son admission a été motivée non pas par des préoccupations concernant le sort des travailleurs, mais par la sauvegarde des profits lucratifs du secteur agroalimentaire canadien.

Le gouvernement provincial de l'Ontario, dirigé par Doug Ford, a lui aussi clairement indiqué que garantir le bon fonctionnement des fermes et des autres lieux de travail est sa priorité absolue, indépendamment de l'impact que cela a sur la santé des travailleurs. Fin juin, le gouvernement ontarien a annoncé que les «travailleurs asymptomatiques positifs» peuvent «continuer à travailler tant qu'ils respectent les mesures de santé publique sur leur lieu de travail.» La nouvelle politique, cyniquement appelée «auto-isolement au travail», a été présentée comme nécessaire pour maintenir la production agricole et d'autres opérations commerciales «critiques.» En réalité, elle fera en sorte que beaucoup plus de lieux de travail deviennent des foyers de la COVID-19.

Le gouvernement Ford a également publié un plan en trois points pour freiner la propagation du virus dans les fermes et les serres du comté de Windsor-Essex. Il prévoit des tests sur place, l'octroi des protections prévues par la Loi sur les normes d’emploi aux travailleurs migrants et un accès limité aux indemnités d'accident du travail, y compris la PCU, pour les travailleurs migrants qui ont gagné au moins 5000 dollars au cours des 12 derniers mois. Étant donné qu'un grand nombre de travailleurs migrants ne sont arrivés que récemment au Canada pour la saison des cultures de 2020, beaucoup d'entre eux ne parviendront sans doute pas à atteindre le seuil de 5000 $ de revenu minimum.

Un communiqué de presse de l'Alliance des travailleurs migrants pour le changement (ATMC), une organisation parapluie composée de groupes de défense locaux, a révélé l'absurdité des affirmations de Ford et d'autres membres de son gouvernement selon lesquelles la distanciation sociale et d'autres mesures de santé publique peuvent être efficacement appliquées dans le secteur agricole.

L’ATMC a cité de nombreuses violations des droits des travailleurs. Elles incluent notamment le vol pur et simple de salaires, le manque d'équipements de protection individuelle (EPI), l'impossibilité de pratiquer la distanciation sociale au travail et dans les logements exigus fournis par les employeurs, et la capacité des employeurs à contraindre et menacer les travailleurs migrants en raison de leur statut juridique précaire.

Les travailleurs sont entassés – souvent six ou huit par chambre – dans des dortoirs insalubres et de vieux motels, où les infestations de cafards et de punaises de lit sont fréquentes. La proximité et les conditions de vie insalubres constituent un terrain propice au développement du coronavirus, très contagieux.

Les manifestations du week-end dernier n'étaient que les dernières en date d'un nombre croissant de manifestations motivées par ces conditions de travail et de vie misérables. Le 28 juin, deux manifestations ont eu lieu à Leamington, une importante zone agricole du comté de Windsor-Essex. Une caravane de véhicules organisée par Justice for Migrant Workers est passée devant plusieurs fermes, klaxonnant pour soutenir les travailleurs migrants. L'organisation, gérée par des bénévoles, est composée d'organisateurs syndicaux, d'éducateurs et de travailleurs migrants. L'une de leurs principales revendications est l'octroi du statut de résident permanent à tous les travailleurs migrants.

Leamington est au cœur de la plus grande concentration de serres d'Amérique du Nord, avec une superficie de 800 hectares. Les produits cultivés dans la région comprennent des concombres, des poivrons, des fleurs et des tomates. Historiquement, Leamington a été un centre majeur de production de tomates, alimentant l'usine Heinz locale, qui a fermé en 2014.

La tentative des TUAC et d'autres syndicats de se poser en défenseurs des intérêts des travailleurs migrants est profondément cynique. Depuis des années, les syndicats mènent des campagnes nationalistes canadiennes chauvines contre les travailleurs admis au Canada dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires. Ils ont régulièrement cherché à attiser les sentiments anti-immigrants parmi les travailleurs nés au pays en exhortant les gouvernements à réduire le nombre de TET autorisés à entrer au Canada. Plutôt que de blâmer les capitalistes et les gouvernements de droite successifs pour la détérioration des conditions de travail, ces campagnes rejettent la faute sur les migrants eux-mêmes.

Les TUAC ont également prouvé à maintes reprises qu'ils n'ont pas l'intention de mener une véritable lutte pour protéger les intérêts des travailleurs. Dans l'immense usine de conditionnement de viande Cargill de High River, en Alberta, dont le personnel est en grande partie composé d'immigrants et de travailleurs étrangers temporaires surexploités, les TUAC ont ordonné aux travailleurs de reprendre leur travail même si près de 1000 infections par la COVID-19 avaient été signalées dans l'usine et que trois décès avaient été liés à l'épidémie. Le président local des TUAC a dénoncé les mesures prises pour défendre la santé et la vie des travailleurs, au motif que cela serait illégal dans le cadre du système de négociation collective anti-travailleurs conçu par l'État (voir: «Les travailleurs canadiens de l’usine de conditionnement de viande Cargill contraints de reprendre le travail malgré 935 infections»).

(Article paru en anglais le 7 juillet 2020)