Le bombardement de la base turque de Watiya intensifie la guerre franco-italienne par procuration en Libye

Par Alex Lantier
9 juillet 2020

Alors même que la pandémie de COVID-19 se répand, la guerre civile déclenchée par la guerre de l’OTAN en Libye en 2011 et qui dure depuis dix ans entre seigneurs de la guerre rivaux soutenus par l’impérialisme, est en train de devenir incontrôlable.

Le 5 juillet, des avions de guerre non identifiés ont bombardé la base aérienne d’Al-Watiya que les forces du Gouvernement d’accord national (GNA) soutenu par l’Italie ont récemment reprise aux forces de l’Armée nationale libyenne (ALN) de Khalifa Haftar, soutenues par la France. L’attaque a endommagé des hangars et détruit du matériel militaire de la Turquie qui coordonne son soutien au GNA avec l’Italie. Un responsable de l’ALN, Khaled al Mahjoub, a déclaré à Al Arabiya «on va mener bientôt d’autres attaques similaires à celle de la base… Nous sommes dans une véritable guerre avec la Turquie qui a des ambitions pétrolières en Libye».

Des sources militaires turques ont déclaré au site d’information espagnol Atalayar que le raid comprenait «neuf frappes aériennes de précision contre les systèmes de défense aérienne turcs» blessant plusieurs responsables des services de renseignement turcs. Ils ont ajouté que les attaques ont été «réussies» et ont «détruit complètement trois radars». Mais Atalayar a réfuté des informations que les jets MiG-29 ou Su-24 que Moscou a donnés à l’ALN ont effectué les frappes, disant que c’était le travail de Rafales, de fabrication française.

L’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU) et la France ont tous déployé des Rafales, soutiennent l’ALN et auraient pu bombarder Al-Watiya. Le 21 juin, le dictateur égyptien, le général Abdel Fattah al-Sisi, avait menacé d’intervenir en Libye contre la Turquie.

Le cabinet du président turc Recep Tayyip Erdoğan a réagi à cette attaque en tweetant que la Turquie allait intensifier ses opérations en Libye, attaquer la ville côtière de Syrte et Al Jufra, la plus grande base aérienne de Libye ; toutes deux sont situées en Libye centrale et tenues par les forces de l’ALN. Il a invoqué le contrôle des lignes d’approvisionnement en pétrole et le soutien russe à l’ALN pour justifier son intervention.

Le bombardement d’Al-Watiya, à 150 km à peine de Tripoli, vient à la suite de visites de responsables turcs et italiens. Il est survenu quelques heures seulement après que le ministre turc de la Défense, Hulusi Akar, ait conclu un voyage à Tripoli, au cours duquel il a proclamé «la souveraineté turque et notre retour, après le retrait de nos ancêtres, un retour pour toujours en Libye». Cela faisait apparemment référence au contrôle de l’Empire ottoman turc sur la Libye jusqu’à ce que l’Italie ne s’en empare, et la garde comme colonie, de 1911 à 1943 et à sa défaite pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le 24 juin, le ministre italien des Affaires étrangères Luigi di Maio s’est rendu à Tripoli après avoir rencontré son homologue turc Mevlüt Çavuşoğlu à Ankara, au milieu d’exercices navals conjoints turco-italiens. A Tripoli, il a déclaré que la guerre était au centre des intérêts stratégiques de Rome, appelant la Libye «une priorité pour notre politique étrangère et notre sécurité nationale».

L’attaque d’Al-Watiya a révélé les divisions virulentes entre les puissances impérialistes de l’OTAN, ainsi qu’entre puissances régionales, sur la répartition du butin de la guerre de 2011.

Au milieu des soulèvements révolutionnaires de la classe ouvrière en Égypte et en Tunisie en 2011, Paris, Londres et Washington ont poussé l’OTAN à bombarder la Libye et à armer les milices islamistes et tribales pour renverser le colonel Mouammar Kadhafi. Berlin a refusé de se joindre à la guerre et les puissances belligérantes ont fait fi des objections initiales de la Turquie. Les médias occidentaux et les groupes petits-bourgeois de pseudo-gauche comme le Nouveau parti anticapitaliste français ont prétendu que cette guerre était une guerre humanitaire pour protéger les manifestants libyens. Mais, en réalité, c’était un viol impérialiste de la Libye.

Cela a préparé le terrain non seulement pour la guerre par procuration en cours en Syrie entre la Russie et l’OTAN, qui a envoyé en Syrie de nombreuses milices islamistes mandataires qu’elle avait mobilisées en Libye, mais aussi pour une lutte impitoyable pour découper la Libye et ses énormes réserves de pétrole.

Des milliers de personnes sont mortes dans les combats entre milices rivales déclenchés par la guerre de 2011 et à présent la pandémie de coronavirus ravage la Libye. Le nombre de cas a doublé au cours des deux dernières semaines de juin, passant à 713, et s’élève maintenant à 1.117. Seuls 269 sont rétablis et 34 sont morts, alors que la maladie se propage dans un pays où une saignée de dix ans a anéanti infrastructures sanitaires et industrielles.

Ce mois-ci, le Comité international de secours rapporte que «cette année, la Libye a enregistré le plus grand nombre d’attaques contre des établissements de santé de tous les pays du monde. Hier encore, un avion a frappé une ambulance qui a endommagé gravement le véhicule et l’établissement de santé situé à proximité. La semaine dernière, une mine a explosé sous un corps que deux médecins transportaient depuis un hôpital. Les médecins sont morts. Le système de santé libyen étant déjà à genoux, la poursuite de telles attaques rend encore plus difficile la réponse des équipes médicales du pays à la pandémie».

Les puissances de l’OTAN n’apportent cependant pas d’aide médicale et humanitaire ; elles pillent la Libye et menacent d’intensifier les combats jusqu’à une guerre régionale totale. Plusieurs puissances régionales jouent un rôle majeur. La Turquie et l’Algérie soutiennent le GNA, l’Égypte et les Émirats arabes unis l’ALN. Moscou est également intervenu pour soutenir l’ALN contre le GNA, dominé par les islamistes. Cependant, un aspect décisif du conflit est le conflit entre grandes sociétés pétrolières comme la française Total et l’italienne ENI.

Le 3 juillet, l’agence de presse turque Anadolu a écrit que le GNA «avance sur Syrte, la porte de l’est du pays et des champs pétrolifères». Elle a qualifié Syrte de «cruciale» pour deux raisons: «premièrement, Syrte a une valeur économique significative en tant que porte d’entrée de la région du croissant pétrolier de la Libye, composée de ports vitaux tels que al-Zuweytinah, Ra’s Lanuf, Marsa al Brega et as-Sidr, qui fournirait 60 pour cent des exportations pétrolières de la Libye. Deuxièmement, c’est une ville stratégique qui pourrait permettre au GNA de prendre le contrôle du littoral libyen depuis la capitale à l’ouest à Benghazi à l’est».

ENI domine les champs pétrolifères du nord-ouest de la Libye, tenu par le GNA. Mais, une grande partie des réserves et des raffineries de la région du «croissant pétrolier» sont tenues par Total et les milices de l’ALN dans la région de la Cyrénaïque autour de Benghazi, le centre de la révolte soutenue par l’OTAN contre Kadhafi, et dans la région du Fezzan. Cette région du sud de la Libye est limitrophe de deux anciennes colonies françaises, le Niger et le Tchad, sur lesquelles Paris exerce un contrôle dans le cadre de sa prétendue guerre contre le terrorisme au Mali et au Sahel.

Les conflits entre les puissances impérialistes de l’OTAN sont de plus en plus évidents. Tarek Megerisi, du Conseil européen des relations extérieures, commentant le soutien français à Haftar a déclaré au Financial Times: «La France a des intérêts différents de ceux de l’Allemagne et de l’Italie en Libye, et elle a pris des mesures pour protéger ces intérêts. Elle a des intérêts de sécurité dans le Sahel et un partenariat de sécurité plus large qu’elle construit avec les Émirats arabes unis – et dans lequel l’Égypte joue un rôle important».

Dorothée Schmid, de l’Institut français des relations internationales (IFRI), a déclaré qu’il existait une «panique stratégique» à Paris suite aux revers subis récemment par Haftar. Elle a pointé le chaos et l’incertitude grandissants au sein de l’OTAN: «La France est plutôt isolée dans cette affaire, et tout le monde attend les élections américaines».

Le seul moyen d’éviter une plus grande escalade est une mobilisation de la classe ouvrière en Afrique et au Moyen-Orient, par la reprise des luttes lancées il y a dix ans et leur unification avec les grèves et protestations croissantes en Amérique et en Europe en un mouvement socialiste anti-guerre. En l’absence d’une intervention révolutionnaire de la classe ouvrière, les élites dirigeantes glissent toutes dans la guerre.

Les tensions navales continuent de croître en Méditerranée. La France s’est retirée des opérations de l’OTAN en Méditerranée le 1er juillet, protestant contre le fait qu’un navire de guerre turc aurait menacé de tirer sur une frégate française alors qu’il tentait d’inspecter un navire marchand à destination de la Libye. L’Égypte aurait pour sa part acquis une batterie de défense côtière russe «Bastion», alors que la Turquie aurait l’intention d’établir une base navale dans la ville libyenne de Misrata.

(Article paru d’abord en anglais 8 juillet 2020)

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