Les oligarques libanais et leurs soutiens impérialistes veulent exploiter l'indignation suscitée par l'explosion de Beyrouth

Par Jean Shaoul
17 août 2020

Les partis libanais chrétiens, fascistes et sunnites rassemblés autour de l'ancien Premier ministre Sa'ad Hariri ont commencé à appeler ouvertement au retour au pouvoir de ce milliardaire corrompu.

La demande a d'abord été rendue publique quelques heures après l'annonce par le Premier ministre Hassan Diab de la démission de son gouvernement «technocratique» lundi soir, suite à des manifestations antigouvernementales provoquées par l'explosion massive dans le port de la capitale libanaise, le 4 août.

Cette catastrophe, quelle que soit sa cause précise, était le résultat de la négligence criminelle et de l'indifférence cruelle des gouvernements successifs et de l'élite dirigeante, qui pendant des années ont ignoré les avertissements répétés quant au danger de stocker du nitrate d'ammonium sans contrôles de sécurité appropriés, si près de zones d’habitation.

On a beaucoup parlé du fait que Diab avait reçu une lettre sur le stockage du puissant produit chimique le 20 juillet, après quoi il avait appelé le Conseil suprême de la Défense à agir. Pour sa propre défense, Diab a répondu: «Le cabinet actuel a reçu le dossier 14 jours avant l'explosion et a réagi en quelques jours. Les gouvernements précédents avaient eu plus de six ans et n'ont rien fait. »

Néanmoins, lorsqu'il est devenu clair que le gouvernement de Diab allait être montré du doigt comme principal coupable, certains de ses collègues du cabinet ont démissionné, précipitant la démission de Diab, bien qu'il reste en place en tant que premier ministre par intérim. Comme Ghada Shreim, ministre des personnes déplacées dans le gouvernement désormais intérimaire de Diab, a déclaré à Al Jazeera: «En fin de compte, nous avons senti qu'ils voulaient faire de nous des criminels, qu'ils voulaient nous mettre tout cela sur le dos, et c'était une raison principale pour la démission [du gouvernement]. »

En démissionnant, Diab a tenu responsables les prédécesseurs corrompus de son gouvernement pour le «tremblement de terre» qui avait frappé le Liban, tout en gardant le silence sur l’identité de ces personnes ou ce qu’elles avaient fait précisément.

À aucun moment au cours des six mois où il a tenu les rênes du pouvoir, Diab n'a mis en garde publiquement contre les machinations de l'élite politique, même si elles l’ont empêché de prendre des mesures pour faire face à la crise économique, sans même parler de venir en aide aux familles ouvrières.

Jeudi, dans son premier acte depuis l'explosion, le Parlement a approuvé un état d'urgence accordant à l'armée des pouvoirs étendus pour restreindre les libertés d'expression, de réunion et de la presse, pour descendre dans les maisons et arrêter toute personne jugée être une menace pour la sécurité et juger les gens devant des tribunaux militaires. Cette décision vise clairement à réprimer l'opposition aux difficultés économiques, à la corruption et à la méfiance à l'égard de l'élite politique.

Le Mouvement vers l'avant de Hariri, en alliance avec les Forces libanaises fascistes dirigées par l'ancien chef de milice Samir Geagea et avec le Parti socialiste progressiste druze de Walid Joumblatt, travaillent d’arrache-pied pour créer un gouvernement dirigé par Hariri.

Cela pourrait s'avérer difficile à faire accepter à un public en colère, pleinement conscient de ce que Hariri était au pouvoir quatre des six années où le nitrate d'ammonium était stocké dans le port et dégoûté par toute l'élite dirigeante.

La solution de repli de ces milieux est un gouvernement de «salut national», potentiellement dirigé par l'armée et composé de banquiers et d'autres personnalités du monde des affaires, censé résoudre la crise et préparer la voie à des élections sur la base d'une nouvelle loi électorale. On discute d’un gouvernement non élu qui serait au pouvoir pendant deux à trois ans.

L'option préférée de Washington est apparemment un gouvernement «d'indépendants» dirigé par Nawaf Salam, diplomate-juriste descendant d'une des dynasties gouvernantes du Liban dont le cousin Tammam Salam a été Premier ministre entre 2014 et 2016. Ce dernier est, comme Hariri, responsable d’avoir ignoré les dangers posés par le stockage du puissant produit chimique.

Hariri et son entourage seraient la force motrice derrière un gouvernement «de salut» ou «indépendant». Leur objectif est d'inverser le revers subi en octobre dernier lorsque des manifestations sociales de masse ont gagné tout le pays, forçant la démission du gouvernement qu’il dirigeait. Ils sont déterminés à restaurer la domination directe de la ploutocratie au service de l'impérialisme et à limiter ou éradiquer l'influence des «gangsters» du Liban et de Syrie, terme toujours employé comme euphémisme pour désigner le Hezbollah.

Ces milieux s'opposent avec véhémence au Hezbollah, soutenu par l'Iran, et forme avec ses alliés le plus grand bloc politique au parlement. Le Hezbollah est un mouvement islamiste bourgeois, politiquement et socialement conservateur et profondément hostile à tout mouvement indépendant de la classe ouvrière. Il est depuis des années membre des gouvernements de coalition du pays et a joué un rôle clé dans la défense du régime syrien du président Bachar el-Assad contre les islamistes d'extrême droite soutenus par la CIA, les monarques du Golfe et la Turquie.

La campagne contre le Hezbollah est liée au régime de sanctions de «pression maximale» du gouvernement Trump contre l'Iran, qui équivaut à un état de guerre et vise à renverser son gouvernement et à installer un régime marionnette.

La campagne de Hariri a été soutenue et encouragée par les puissances impérialistes et régionales et les médias internationaux, qui ont suggéré que le Hezbollah était responsable de l'explosion et l'ont régulièrement désigné comme «l'obstacle» à la réforme démocratique et à la rupture avec le sectarisme.

Diab, un professeur d'ingénierie, avait été choisi en janvier par le président Michel Aoun pour diriger un gouvernement «technocratique» et «indépendant» afin de répondre à la demande populaire de rompre avec l'ensemble d’une structure politique corrompue.

Bassel Sallouk, professeur agrégé de science politique à l'Université libanaise américaine, a déclaré à Al-Jazeera que le but de l'élite libanaise était de « désamorcer l'élan des manifestations du 17 octobre – et ils l'ont fait très brillamment.[ …] Nous avons vu la dynamique du mouvement de protestation s'éteindre après l'arrivée au pouvoir de Diab.

Le cabinet de Diab, composé de professionnels en grande partie non alignés, avait le soutien du Hezbollah, du mouvement patriotique libre chrétien du président Aoun et du mouvement chiite Amal dirigé par Nabih Berri, le président du parlement.

Les oligarques chrétiens et sunnites alliés au Mouvement du futur de Hariri étaient farouchement opposés à ce gouvernement. Mais il leur convenait de blâmer Diab et le Hezbollah pour la crise économique croissante qui ravageait le Liban, dont les dettes accumulées se montaient à 170 pour cent du PIB à mesure que les pays du Golfe retiraient leur aide financière.

En quelques semaines, alors que la valeur de la monnaie chutait et que l'inflation montait en flèche, Diab annonça que le Liban ferait défaut sur ses dettes extérieures de 30 milliards de dollars et se tourna vers le Fonds monétaire international (FMI) pour un prêt. Mais l'accès aux prêts internationaux et au soutien économique promis lors de la conférence du Cèdre en 2018, contrôlée par Washington et Paris, allait toujours être dépendant de la politique étrangère et économique des impérialistes.

Le gouvernement Trump a exercé des pressions en soutien à ses larbins locaux, intensifiant ses sanctions contre le Hezbollah et les organisations (dont les banques) qui traitaient avec lui, et imposant de nouvelles sanctions à la Syrie, dont l'économie est étroitement liée à celle du Liban.

Le gouvernement Diab a soumis un plan au FMI qui aurait engagé les banques libanaises, les principaux créanciers du pays, à accepter une «décote» substantielle de la dette, ainsi qu'une série de mesures d'austérité et de privatisations. Mais les banques, détenues par les ploutocrates chrétiens et sunnites au sein du Mouvement du futur de Hariri, l'ont rejeté.

Le Mouvement du futur a refusé de coopérer avec le gouvernement, ce qui a conduit à l'éclatement de petits mais violents affrontements entre les deux blocs rivaux. En juin, Aoun a averti que cela pourrait déclencher une autre guerre civile dans un pays qui a connu un conflit armé acharné de 1975 à 1990.

Même si l'explosion du port n'avait pas eu lieu, l'incapacité du gouvernement Diab à fournir un minimum de soutien social aux travailleurs libanais et à leurs familles frappés par les confinements du coronavirus imposés en mars aurait scellé son sort.

Selon le ministre des Affaires sociales Ramzi Musharrafieh, jusqu'à 75 pour cent de la population a besoin d'aide, alors que les gens fouillent dans les décharges publiques et font la manche pour trouver de quoi manger. Le bloc de Hariri, se préparant déjà à agir contre Diab, a saisi l'opportunité créée par la catastrophe pour blâmer le Hezbollah, s’appuyant sur l’affirmation que l'entrepôt était un dépotoir d'explosifs du Hezbollah et que celui-ci gérait le port et était donc responsable de ne pas avoir enlevé le nitrate d'ammonium.

Hariri et ses alliés ont refusé d'accepter l'enquête ouverte par le gouvernement Diab, qui a placé une vingtaine de responsables en résidence surveillée et gelé leurs comptes bancaires, et leur a interdit de voyager. Ils ont exigé une enquête internationale visant à rejeter la faute sur le Hezbollah.

Ce sont les mêmes forces qui ont organisé l'accueil bienveillant réservé au président français Emmanuel Macron lors de sa visite à Beyrouth deux jours seulement après l'explosion. S'exprimant en tant que représentant de l'ancien maître colonial du Liban, il a appelé à une enquête internationale sur la cause de l'explosion et a insisté pour dire que l'aide financière serait subordonnée à une «réforme politique». Reuters a cité une source gouvernementale libanaise disant que Macron voulait que Hariri dirige un gouvernement de technocrates, mais que Aoun et les partis chrétiens y étaient opposés.

Le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a repris cet appel lors de sa visite à Beyrouth mercredi, lorsqu'il a remis un chèque symbolique d'un million d'euros à la Croix-Rouge libanaise, tout en insistant sur le fait que l'aide serait conditionnée par «des réformes économiques et une bonne gouvernance».

Jeudi, le sous-secrétaire d'État américain David Hale a appelé à la fin des «gouvernements dysfonctionnels et des promesses creuses». Il a ajouté que le FBI et les enquêteurs français se joindraient à l'enquête du Liban sur l'explosion du port, Aoun ayant apparemment laissé tomber son objection antérieure d'accepter une enquête internationale.

Selon le Wall Street Journal, le gouvernement Trump se prépare à imposer des sanctions anti-corruption contre d'éminents politiciens et hommes d'affaires libanais dans le but de creuser un fossé entre le Hezbollah et ses alliés.

Un rapport récent du Comité d'étude républicain du Congrès (RSC), axé sur la maîtrise de la puissance et de l'influence iraniennes au Moyen-Orient, donne une indication de ce qu’on pense à Washington. Ce rapport recommande une loi interdisant à tout argent du FMI de renflouer le Liban car cela «ne ferait que récompenser le Hezbollah» et une extension des sanctions américaines aux alliés libanais du Hezbollah.

Il cite un analyste libano-américain qui a écrit en 2017: «La stabilité du Liban, dans la mesure où elle signifie la stabilité de l'ordre iranien et de la base avancée de missiles là-bas, n'est pas, en fait, un intérêt américain», indiquant qu'en ce qui concerne les Etats-Unis, une guerre civile au Liban pourrait être la bienvenue, un moyen utile de saper et de cibler l'Iran.

L'un comme l'autre des scénarios du bloc Hariri pour un retour au pouvoir – la réintégration pure et simple de Hariri ou un gouvernement de «salut national» dominé par l'armée – présagent une escalade de la lutte des classes et comporte la menace d’un tournant vers la guerre civile.

La classe ouvrière doit comprendre que ses revendications de sécurité économique et d'égalité sociale sont diamétralement opposées aux intérêts de toutes les factions de la kleptocratie qui dirige le Liban depuis des décennies. Les travailleurs doivent être guidés par une stratégie politique et économique basée sur leurs propres intérêts de classe et qui reconnaisse qu'il est impossible de résoudre la crise à laquelle ils sont confrontés sans remettre directement en cause le capitalisme et son appareil d'État.

Alors que l'élite dirigeante qui a une peur mortelle de la classe ouvrière se tourne vers ses mécènes internationaux en position de faiblesse, la force de la classe ouvrière réside dans son caractère international. Elle a besoin d'une perspective internationale axée sur la construction d'une direction politique pour unifier la classe ouvrière au-delà des divisions sectaires, ethniques et nationales – non seulement à l'intérieur des frontières du Liban mais dans toute la région – dans une lutte contre le capitalisme et pour le socialisme.

Cela signifie construire, pour diriger une telle lutte, des sections du Comité international de la Quatrième Internationale et avancer sa perspective des États socialistes unis du Moyen-Orient.

(Article paru en anglais le 15 août 2020)