Les travailleurs indiens s’expriment contre Modi, les syndicats et sur la pandémie de COVID-19

Par Sasi Kumar et V. Gnana
17 septembre 2020

La colère des travailleurs monte contre l'élite politique et les syndicats en Inde, qui avec 4,8 millions de cas de COVID-19 est actuellement le deuxième pays le plus touché par la pandémie juste après les États-Unis. Avec la complicité des syndicats, le gouvernement indien du Premier ministre Narendra Modi ordonne le retour au travail des travailleurs alors que la pandémie qui fait rage.

Selon le ministère de la Santé, l’Inde a connu un pic de 95.735 cas en une seule journée, alors que le nombre total de personnes infectées dépasse les 4,6 millions. Plus de 75.000 personnes sont mortes. L’Association médicale indienne, qui représente 350.000 médecins dans toute l’Inde, estime que près de 200 médecins sont morts du COVID-19. Pourtant, le gouvernement Modi ne cesse d’assouplir les règles de confinement, et les trains, les métros et les bus roulent à nouveau dans les grandes villes indiennes. En conséquence, la pandémie se propage et les hôpitaux publics sont de plus en plus débordés.

Les reporters du World Socialist Web Site ont interviewé des travailleurs de l’État du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde. Le gouvernement de l’État dirigé par l’AIADMK (Anna Dravida Munnetra Kazhagam de toute l’Inde) abandonne les mesures qui visent à contenir le virus. L’État a vu près d’un demi-million de cas confirmés et plus de 8000 décès dus au COVID-19.

Sivakumar, qui a 50 ans, a déclaré au WSWS: «Je travaille comme ouvrier permanent dans un wagon de chemin de fer. Je vais également travailler en faisant face au risque de coronavirus. Il y a des travailleurs intérimaires parlant hindi sur mon lieu de travail qui n’ont même pas reçu de masque facial; nous, les travailleurs permanents, avons reçu des masques gratuits de l’administration.»

Sivakumar a dénoncé la politique d’immunité collective du régime indien et sa volonté d’enrichir davantage les entreprises: «Modi a déjà annulé 600 milliards de roupies [7 milliards d’euros] de dettes d’entreprise. Mais cela n’a rien fait pour aider les personnes touchées par la COVID-19 […] On a dit aux personnes de plus de 55 ans de ne pas venir travailler pendant deux mois à cause du coronavirus. Mais maintenant, on dit à tout le monde de venir travailler.»

Sivakumar a également critiqué la complicité des syndicats dans la politique de Modi et le rôle corrompu du Southern Railway Mazdoor Union (SRMU). Il a déclaré: «Le SRMU est le principal syndicat ici. Son secrétaire général est Kannaiya. Il profère de temps à autre des menaces démagogiques, selon lesquelles si les problèmes des travailleurs ne sont pas résolus, on aura des grèves et les trains ne rouleront pas. Néanmoins, les grèves n’ont pas lieu, car il a accumulé d’énormes actifs. C’est pour cela qu’il a peur.»

Sivakumar a accusé le SRMU de bloquer les tentatives des travailleurs de faire grève contre la gestion officielle meurtrière de la pandémie de COVID-19. Il a déclaré: «Les travailleurs veulent une grève. Mais le syndicat a donné un préavis et l’a ensuite retiré. Dans ses déclarations publiques, le syndicat menace de faire en sorte que les roues des trains ne tournent pas dans le sud si on ne prend pas les griefs des travailleurs en compte. Mais de tels propos ne visent qu’à contenir les travailleurs.»

Environ 12 millions de travailleurs indiens ont perdu leur emploi lors du confinement d’avril à mai, dont 1,89 million de travailleurs réguliers. Les 10 millions restants appartiennent au «secteur informel». Le gouvernement Modi appelle à mettre fin à la distanciation sociale, en affirmant cyniquement que les gens sont «fatigués» de rester dans des espaces réduits pendant le confinement, et que la population veut un retour à la normale. L’AIADMK a donc adopté une politique meurtrière de retour au travail dans l’intérêt des banques, sans aucune opposition du Parti communiste de l’Inde, stalinien, ou des maoïstes du Parti communiste de l’Inde-Marxiste.

En avril dernier, le ministre en chef de l’État du Tamil Nadu, Edappadi Palanisamy, a déclaré que la COVID-19 n’avait d’effet que sur les riches, et non sur les pauvres. Il a posé la question: «Où sont les pauvres touchés par le coronavirus? Seuls les riches sont infectés». Il a ensuite déclaré: «Si vous voyez les pauvres, vous pouvez parler librement, mais vous avez peur de voir les riches.» Cela ne fait que souligner que l’élite dirigeante et ses serviteurs politiques vivent dans un autre monde politique que celui des centaines de millions de travailleurs indiens qui luttent pour éviter l’infection.

Saravanan, 35 ans, travaille comme agent de sécurité. Il a déclaré à la WSWS: «Ils ne me paient que 7.000 roupies [80 euros] par mois pour le travail de sécurité. Si vous voulez louer une petite maison à Chennai, on doit payer 10.000 roupies [115 euros]. Trois personnes comme moi travaillent quotidiennement sur des chantiers sans louer de maison, se détendant dans les parcs la nuit. [...] On ne nous a pas fourni de masque facial et de désinfectant pour nous protéger. Certains appartements n’ont même pas de toilettes. Vous ne pouvez pas garder vos mains propres dans des maisons comme ça.»

Saravanan, qui vient d’une petite ville, a parlé des conditions des travailleurs dans les villages et les villes indiennes: «Les emplois sont difficiles à trouver. Nous sommes en colère contre la façon dont Edappadi a géré les problèmes rencontrés par les travailleurs pendant la pandémie. Edappadi dit qu’il est fier d’avoir réussi à maîtriser la maladie. Mais la gravité de la maladie a augmenté dans les villages.»

Visalam, 50 ans, travaille comme aide à domicile. Elle a déclaré à la WSWS: «Nous sommes allés travailler même pendant cette pandémie de coronavirus. On ne m’a même pas donné de masque à la maison. J’ai peur d’être infectée quand je vais travailler dans quatre foyers.»

Visalam a souligné le manque d’équipements et d’installations de base auquel elle doit faire face: «Nous sommes quatre à vivre dans une petite pièce dans les bidonvilles d’Otteri. Nous ne sommes même pas capables de garder nos mains propres à cause du manque d’eau courante. Les responsables de la société sont venus chez nous, mais ne nous ont pas fourni le désinfectant et les masques nécessaires pour garder nos maisons propres. Les politiciens ne viennent que lorsqu’ils veulent faire campagne pour avoir nos votes aux élections.»

En fait, la réponse officielle à la pandémie en Inde et au niveau international équivaut à une conspiration contre les travailleurs. Le reportage du journaliste du Washington Post Bob Woodward a révélé que le président américain, Donald Trump, a délibérément induit le public en erreur à propos de la pandémie. Il a déclaré à Woodward le 7 février qu’il «minimisait l’importance de la pandémie». Cela, malgré les avertissements du président chinois Xi Jinping et les informations des services de renseignement américains qui déclaraient que la COVID-19 est «la plus grande menace pour la sécurité nationale».

Trump s’est rendu en Inde les 24 et 25 février, a rencontré Modi et a sans doute discuté de COVID-19. Cependant, Trump, Modi et de larges couches de responsables indiens ont depuis lors cherché sans relâche à minimiser le virus, à forcer les travailleurs à reprendre le travail et à minimiser le caractère mortel de la pandémie.

Gajendran, 45 ans, est un travailleur journalier. Il a souligné la profonde désillusion des travailleurs à l’égard de l’establishment politique: «Je ne peux pas vous raconter les épreuves que j’ai endurées de mai à aujourd’hui. J’achète et je mange des colis alimentaires donnés par les garde-manger, les associations caritatives et autres… Je connais la DMK, l’AIADMK, les partis communistes et d’autres partis. Je n’ai pas de maison, peu importe qui arrive au pouvoir. Des emplois permanents n’existent pas, même pas de tickets de rationnement. J’ai fait des travaux de peinture, et je suis payé pour porter des charges.»

Il a ajouté: «Les partis comme le DMK, l’AIADMK, etc., viennent me frapper quand je me plains des partis, alors je garde à l’esprit de ne rien dire à voix haute.»

Parlant du désir des travailleurs d’avoir un autre choix politique, Gajendran a déclaré: «Maintenant, personne ne parle de socialisme. Je suis heureux que vous ayez dit cela. Cela vient des partis [dits] communistes eux-mêmes. Ils n’ont pas non plus parlé de socialisme.»

En montrant son masque aux journalistes du WSWS, il a déclaré: «Ils n’ont même pas fourni un bon masque, vous voyez? Rien que ça c’est sale. Ce serait bien si les travailleurs arrivaient au pouvoir, comme vous dites. Je vous ai fait part de mes inquiétudes: si on n’élimine pas le coronavirus, mais que le gouvernement lève les restrictions, je ne sais pas ce qui arrivera.»

(Article paru d’abord en anglais le 15 septembre 2020)

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