Projet 1619: Une guerre de factions éclate au New York Times

Par Tom Mackaman et David North
17 octobre 2020

Dimanche, le directeur de la publication du New York Times, A. G. Sulzberger, a publié une déclaration à son personnel pour défendre le Projet 1619 du journal. Sulzberger a appelé le Projet, une série d'essais publiés en août 2019, pour coïncider avec le 400e anniversaire de l'arrivée des premiers esclaves dans la Virginie coloniale, «un triomphe journalistique» qui «a déclenché une conversation nationale». Il a louangé la créatrice du projet, Nikole Hannah-Jones, la qualifiant de «journaliste brillante et de principe» et a déclaré que le projet 1619 était l'une de ses «réalisations dont il était le plus fier» en tant que rédacteur. Après avoir été entraîné dans une «conversation» qui a coûté cher à la bourse et à la réputation de son journal, l'éloge de Sulzberger à Hannah-Jones est aussi sincère qu'un baiser sur les lèvres venant d'un chef de la mafia.

Un rédacteur du New York Times Magazine, Jake Silverstein, qui a publiquement tweeté la déclaration de Sulzberger dimanche soir, avait publié un commentaire remarquablement similaire sur Twitter un jour plus tôt. Cela a été suivi lundi par une déclaration officielle du rédacteur en chef du Times, Dean Baquet, publiée sur le site Web de la New York Times Company.

Comme Sulzberger, Silverstein se dit «fier» du projet 1619. Il a appelé Hannah-Jones un «trésor national», une expression normalement utilisée pour décrire des parcs comme Yellowstone et le Grand Canyon. Baquet est allé encore plus loin. Il a salué le projet 1619 comme «l'un des projets journalistiques les plus importants que le Times ait produits», le plaçant ainsi au même niveau que la publication par le journal des Pentagon Papers en 1971. Baquet a ajouté qu'il continuait de «rejeter» les critiques à l'égard de ses échecs, saluant le Projet 1619 comme «un journalisme de principe, rigoureux et novateur».

Bâtiment du New York Times (Photo: Javier Do)

Il y a clairement un air de désespoir dans cette campagne de relations publiques orchestrée de haut niveau. De telles déclarations sont faites lorsque les têtes sont sur le point de rouler.

Le déclencheur immédiat du mémorandum de Sulzberger a été une chronique du vendredi écrite par l'écrivain d'opinion du Times Bret Stephens, «The 1619 Chronicles». Stephens est l'un des principaux chroniqueurs du Times. Conservateur anti-Trump, il a souligné l'absurdité de nombreuses affirmations historiques du projet ainsi que son mépris des principes journalistiques de base. Stephens a conclu que le projet 1619 était «une thèse à la recherche de preuves».

Stephens a longuement cité l'interview de l'historien James McPherson avec le World Socialist Web Site, à laquelle il a fourni un lien. Début septembre 2019, le WSWS a produit la première grande révélation des falsifications racialistes du projet 1619, quelques semaines après son déploiement au milieu d'un blitz médiatique sans précédent. Le WSWS a suivi cela avec des entretiens avec des universitaires qui ont démantelé les principales prétentions du Projet 1619: McPherson, Victoria Bynum, James Oakes, Gordon Wood, Dolores Janiewski, Adolph Reed, Jr., Richard Carwardine et Clayborne Carson.

La chronique de Stephens a mis au jour le conflit acharné qui fait rage au Times sur la création et la promotion du Projet 1619.

La déclaration de Sulzberger a affirmé que l'éditorial de Stephens ne signifiait pas «un changement institutionnel» s’éloignant du projet. Mais dans le deuxième paragraphe du mémo, Sulzberger a rejeté les demandes des bailleurs de fonds du projet que Stephens soit censuré et même renvoyé. «Je crois fermement au droit de la section Opinion de produire un commentaire, même quand – peut-être même surtout quand – nous ne sommes pas d'accord avec elle en tant qu'institution», a écrit Sulzberger.

La guerre de factions au sein du Times comprenait une attaque sur Twitter lancée de manière inappropriée au nom de la Times Guild, un syndicat de journalistes affilié aux Communications Workers of America (CWA). La Guilde a tweeté: «Cela en dit long sur une organisation lorsqu'elle enfreint ces [sic] propres règles et s'en prend à l'une d'elle. L'acte, comme l'article, pue.»

La Guilde a par la suite supprimé le tweet après qu'un «tollé» a éclaté parmi le personnel du Times contre cette demande transparente de censure managériale d'un collègue journaliste – sans parler de sa mutilation de la langue anglaise. La Guilde a déclaré que quiconque avait lancé l'attaque contre Stephens l'avait fait sans autorisation.

Il n'a pas encore été révélé qui est l'auteur du tweet supprimé depuis. Un suspect probable est Hannah-Jones elle-même, qui est devenue célèbre pour ses tirades sur Twitter contre quiconque ose la défier. Le Washington Post a rapporté mardi que Hannah-Jones était «livide» lorsqu'elle a appris que l'article de Stephens allait paraître et a envoyé des courriels à Kathleen Kingsbury, rédactrice en chef de la page d'opinion du Times «avant la publication», apparemment dans le but de la bloquer.

Visant à soutenir le Projet 1619, les déclarations de Sulzberger, Baquet et Silverstein n'ont fait qu'ajouter de nouvelles couches de malhonnêteté. Cela a été le modèle depuis le début.

Il n'y a rien dont le Times puisse être fier. Le Projet 1619 est une parodie à la fois de l'histoire et du journalisme qui a humilié le Times et sapé son statut autoproclamé de «journal de référence». Quant à la «conversation» à laquelle Sulzberger réfère, elle a émergé dans le cadre d’une campagne agressive menée par Hannah-Jones et Silverstein pour clore le débat et calomnier les opposants, y compris le World Socialist Web Site et les éminents historiens qu'il a interviewés.

Hannah-Jones a attaqué à plusieurs reprises sur Twitter quiconque dénonçait les fausses allégations du projet. Elle a dénoncé les auteurs du World Socialist Web Site comme des «racistes anti-noirs». Elle a rejeté McPherson, un historien vénéré qui a consacré sa vie à l'étude de l'ère de la guerre civile, comme un «historien blanc» non qualifié pour écrire sur «l'histoire des Noirs».

Aucune des études sur le sujet de l'esclavage n'a laissé de trace perceptible sur «l'essai de contextualisation» d'Hannah-Jones, qui est la pièce maîtresse du programme de 1619. Chacun de ses arguments se trouve dans le travail d'un seul historien, le regretté nationaliste noir Lerone Bennett, Jr., et ses deux livres les plus connus, Before the Mayflower: A History of Black America, et son discrédité Forced into Glory: Abraham Lincoln’s White Dream.

À ce jour, le Times n'a pas révélé ses méthodes de production du projet. En fait, lorsque le projet 1619 a été publié, il n'a même pas pris la peine d'inclure une bibliographie – bien qu'il ait immédiatement commencé à envoyer la version imprimée aux écoles publiques à court d'argent.

Préoccupés par les implications pédagogiques de l'enseignement de la fausse histoire aux enfants, quatre historiens éminents interrogés par le WSWS – McPherson, Wood, Bynum et Oakes – ont rejoint Sean Wilentz de l'Université de Princeton en décembre 2019 pour rédiger une lettre publique au Times demandant la correction d'erreurs fondamentales de fait dans le projet 1619. Silverstein a écrit une réponse condescendante insinuant que les universitaires étaient motivés par des jalousies professionnelles mesquines.

La lettre de Silverstein rejetant les historiens est apparue le 20 décembre 2019. Il a maintenant été révélé, par des versions en cache du Projet 1619, que seulement deux jours plus tôt, le 18 décembre, le Times avait subrepticement supprimé du texte original (publié sur le le site Web du Times), son affirmation centrale, selon laquelle l'année 1619, et non 1776, représente la «véritable fondation» des États-Unis. Cette modification n'est apparue qu'il y a un peu plus d'un mois, le 18 septembre. Hannah-Jones a immédiatement aggravé la supercherie originale en déclarant qu'elle n'avait jamais fait cette déclaration de «véritable fondation» – bien qu'elle l'ait fait à plusieurs reprises. Hannah-Jones a ensuite supprimé l'intégralité de son fil Twitter, qui comprenait des dizaines de milliers de tweets.

Le Times considère maintenant la suppression de la thèse du Projet 1619 comme un changement mineur. Mais en décembre, Silverstein n'a pas admis que cela avait été fait dans sa lettre rejetant les cinq historiens. Il a cependant insisté sur le fait que «pendant le processus de vérification des faits, nos chercheurs ont soigneusement examiné tous les articles du numéro avec des experts du domaine».

Cela s'est avéré être encore un autre mensonge. Le 6 mars 2020, l'un de ces vérificateurs de faits – l'historienne de l'Université Northwestern Leslie Harris – a publié un article sur Politico révélant qu'elle avait «vigoureusement contesté» l'affirmation du projet selon laquelle la révolution américaine avait été lancée comme une contre-révolution contre les plans britanniques de libération des esclaves.

On ne sait pas qui ont pu être les autres vérificateurs, mais le projet 1619 était rempli d'erreurs et de distorsions. Pour citer un exemple, l'affirmation de Hannah-Jones selon laquelle Lincoln considérait les Noirs comme «un obstacle à l'unité nationale» avait déjà été démantelée par de nombreux historiens en réponse à son auteur original, Lerone Bennett, Jr. – y compris dans une critique du livre de Bennett Jr .'s Forced into Glory écrit par McPherson et publié dans le Times le 27 août 2000, intitulé «Lincoln the Devil».

Cinq jours après la critique de Harris, le 11 mars 2020, Silverstein a rédigé un changement de formulation qu’il a nommé une «mise à jour» du Projet 1619 déclarant que seuls «certains» des colons souhaitaient l'indépendance «parce qu'ils voulaient protéger l'institution de l'esclavage.» La «mise à jour» a laissé en place les erreurs chronologiques et logiques de base. Silverstein n’a pas demandé le rappel des centaines de milliers de magazines déjà envoyés aux écoliers. Il ne s'est pas non plus excusé auprès des historiens qu'il décriait dans sa lettre de décembre, même s'ils avaient signalé cette erreur, parmi tant d'autres.

En résumé, la «conversation nationale» de Sulzberger, du point de vue du Times, n'a été rien d'autre qu'une série de retraites et de dissimulations ratées visant à sauver la face.

Le mensonge le plus fondamental de Sulzberger est son affirmation selon laquelle le Projet 1619 n'a jamais rien eu à voir avec l'histoire. Dès le début, il visait à concentrer l'attention nationale sur les divisions raciales dans des conditions dans lesquelles l'inégalité sociale – c'est-à-dire la division selon des lignes de classe – atteint des niveaux explosifs. C'était le point culminant d'une campagne obsédée par la «race» dans laquelle, pour ne citer qu'un exemple, les lecteurs du Times ont appris que la crise de l'éducation publique américaine était le résultat, non d'écoles privées d'argent, mais de «parents blancs».

Comme Baquet l'a dit dans un discours divulgué qu'il a prononcé au personnel du Times l'été dernier:

«La race et la compréhension de la race devraient faire partie de la façon dont nous couvrons l'histoire américaine ... une des raisons pour lesquelles nous avons tous signé le projet 1619 et l'avons rendu si ambitieux et expansif était d'apprendre à nos lecteurs à penser un peu plus comme ça. La race l’année prochaine – et je pense que c'est, pour être franc, ce avec quoi j'espère que vous ressortirez de cette discussion – la race sera l'année prochaine une grande partie de l'histoire américaine.»

Cela s'est jusqu'à présent retourné contre lui. Les Américains de la classe ouvrière, noirs comme blancs, s'inspirent des grandes et indéracinables réalisations des deux révolutions américaines. Ils croient que l'égalité humaine est un principe pour lequel il faut se battre et qui doit être réalisé, pas un «mythe fondateur», comme le défend le Times avec mépris. Les attaques de foules contre les statues de Jefferson, Washington, Lincoln et Grant, encouragées sur Twitter par Hannah-Jones, les mettent en colère et les dégoûtent. Pire encore, le lien clair entre ces attaques et le Projet 1619 a permis à Trump et à ses partisans fascistes de se présenter comme les gardiens de l'héritage démocratique de la Révolution américaine et de la guerre civile.

Aucune flatterie intéressée de Sulzberger et de ses rédacteurs malhonnêtes ne peut masquer le fait que le Projet 1619 et les responsables de sa publication ont été discrédités.

(Article paru en anglais le 15 octobre 2020)