Réunion à huis clos entre Legault et un groupe de PDG: le premier ministre du Québec reçoit ses ordres

Par Laurent Lafrance
31 octobre 2020

Le premier ministre François Legault a rencontré à huis clos les PDG des plus importantes entreprises québécoises le 23 octobre dernier.

La rencontre, à laquelle ont également participé les présidents de la Caisse de dépôt et placement du Québec et d’Investissement Québec, était organisée par Québec Global 100, un organisme fondé et dirigé par le milliardaire Charles Sirois, cofondateur avec Legault de son parti politique Coalition Avenir Québec. QG100 regroupe 100 des plus grandes entreprises de la province, dont la Banque Nationale, Desjardins, CGI, CAE, Aldo, Canam, Cascades, Saputo et SNC-Lavalin.

Bien qu’aucune information n’ait fuité de cette réunion, on peut être certain que Legault y a reçu l’ordre de garder l’économie ouverte, en pleine deuxième vague de COVID-19, afin de maintenir les flux de profits, même si cela entraîne des pertes massives en vies humaines.

Avec le plein soutien du premier ministre libéral fédéral Justin Trudeau, Legault poursuit sans toujours l’avouer la politique de l’«immunité collective». Elle consiste à accepter, voire souhaiter, la libre circulation du coronavirus mortel dans toute la population afin que la production continue sans entrave pour permettre à l’oligarchie financière de continuer à se remplir les poches. «Il faut qu’il y ait une immunité qui se développe dans les prochains mois», avait déclaré Legault en avril dernier, afin que «les personnes qui sont moins à risque puissent développer des anticorps».

Legault, lui-même un multimillionnaire et un ancien PDG, est également déterminé à utiliser la crise du coronavirus pour mettre en œuvre son programme anti-ouvrier de longue date basé sur l’austérité, les baisses d’impôts pour les riches et la privatisation des services publics.

En plus d’accroître les inégalités sociales, les politiques dictées au gouvernement Legault par la grande entreprise – y compris le QG100 – vont accentuer la crise sanitaire partout au pays. Depuis la réouverture des écoles, conçue pour forcer les travailleurs à retourner au travail, le Québec a enregistré près de 40.000 nouveaux cas de COVID-19. Près de la moitié des établissements scolaires de la province ont recensé au moins un cas de la maladie mortelle.

Un exemple frappant des politiques criminelles de la classe dirigeante est celui de l’abattoir Olymel en Beauce, où le refus de la direction de fermer l’usine, alors qu’une soixantaine de cas avaient été déclarés dans l’usine, a entraîné la contamination de 114 employés. Un travailleur est décédé. Malgré cela, la direction de la santé publique de Chaudière-Appalaches a donné le feu vert pour maintenir l’usine ouverte. Au lieu de fermer, un «projet pilote» de dépistage hebdomadaire chez les employés sera mis en place pour «maintenir le fonctionnement économique».

Selon l’Institut national de santé publique du Québec, près de 30 pour cent des nouveaux cas de COVID-19 dans la deuxième semaine d’octobre étaient dus à des éclosions en milieu de travail.

L’évolution de la pandémie est alarmante partout au Canada, et particulièrement au Québec qui enregistre maintenant des taux records de plus de 1000 cas par jour. Mais le pire reste à venir. Il suffit d’observer la catastrophe qui prend place actuellement aux États-Unis et en Europe, où la réouverture précipitée des entreprises et des écoles a déjà causé l’émergence de centaines de milliers de nouveaux cas ainsi que des milliers de morts évitables.

Selon la spécialiste mondiale en épidémie, la Dr Joanne Liu, la pandémie a amené le système de santé québécois, déjà ravagé par des décennies de coupes budgétaires, au seuil de l’effondrement. On assiste à un véritable épuisement du personnel de santé, a-t-elle averti.

Les travailleurs de la santé, dont les rangs sont décimés par la contamination au coronavirus et les décennies de suppressions d’emplois, sont débordés et condamnés au travail supplémentaire obligatoire (TSO). 1700 infirmières auraient quitté le réseau public, ou carrément la profession, depuis le début de la pandémie à cause des conditions de travail inhumaines. La vague de contamination qui a frappé le Québec en raison de l’inaction du gouvernement Legault a également créé un arriéré de près de 100.000 interventions chirurgicales, alors que les soins à la population sont menacés.

Cette situation dramatique est le résultat direct de la politique de la CAQ et de toute l’élite dirigeante canadienne qui refuse, comme le gouvernement Trump aux États-Unis ou les gouvernements européens, d’adopter les mesures sanitaires nécessaires pour freiner la propagation du virus – dépistage de masse, traçage systématique, fermeture des écoles, arrêt des activités économiques non essentielles, vaste expansion de l’infrastructure médicale.

Toutefois, la responsabilité repose également sur les gouvernements précédents, autant les Libéraux que le Parti québécois, qui ont imposé de brutales mesures d’austérité au cours des quatre dernières décennies. À titre d’exemple, une récente analyse montre qu’au Québec les dépenses en santé publique, qui ont été la cible de compressions continuelles, étaient en 2019 de 150 dollars par habitant, soit trois fois moins qu’en Ontario.

Legault ne pourrait aller de l’avant avec son programme anti-ouvrier sans la collaboration des appareils syndicaux, qui ont tout fait depuis le début de la pandémie pour étouffer la lutte de classe et subordonner les travailleurs à ce gouvernement de droite au nom de «l’unité nationale» face à l’urgence sanitaire.

Les syndicats collaborent depuis des mois avec Legault et le patronat à travers des comités tripartites sur les «plans de relance» de l’économie et la réouverture des écoles. Ils négocient également en coulisses depuis des mois avec le gouvernement pour imposer conjointement de nouvelles baisses de services à la population et de nouveaux reculs dans les salaires et conditions de travail de plus d’un demi-million d’employés du secteur public, dont les conventions collectives sont échues depuis mars.

Après avoir organisé un blocage de ponts pour se donner un air de «militantisme», la direction de la FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec) a annulé une action prévue de protestation – un refus collectif du temps supplémentaire obligatoire durant une fin de semaine – sous prétexte que la ministre du Travail, Sonia Lebel, avait «entendu» les travailleurs et travailleuses et «reconnu leur surcharge de travail».

Par ce geste reflétant la position de toutes les centrales syndicales, la FIQ voulait rassurer le gouvernement et toute l’élite dirigeante que les syndicats demeurent déterminés à étouffer toute opposition à l’austérité capitaliste.

La rencontre de Legault avec les grands PDG représente un sérieux avertissement pour la classe ouvrière dans son ensemble. La CAQ s’apprête à transférer de vastes richesses du bas vers le haut – soit avec la complicité des syndicats, soit par des méthodes autoritaires si les syndicats se montrent incapables d’imposer aux travailleurs les reculs exigés. Le gouvernement a déjà eu recours à des décrets ministériels pour augmenter arbitrairement la charge de travail des employés du secteur public en violation des conventions collectives.

Pour la classe ouvrière, l’opposition au programme d’austérité de l’élite dirigeante va de pair avec la lutte pour protéger la santé publique et les vies humaines. Les travailleurs de tout le secteur public et de l’industrie doivent bâtir des comités de sécurité de la base, indépendants des appareils syndicaux procapitalistes.

Ces comités auront comme tâche première d’élaborer les mesures nécessaires pour garantir la santé et la sécurité de tous, et assurer un plein soutien financier à tous les travailleurs incapables de travailler ou mis à pied à cause de la pandémie. La vaste campagne nécessaire autour de ces revendications doit être associée à une mobilisation politique indépendante des travailleurs et à la lutte pour un gouvernement ouvrier.