Des élections présidentielles en Côte d’Ivoire sous haute tension

Par Anthony Torres
2 novembre 2020

Les élections en Côte d’Ivoire se sont déroulées samedi sur fond de tensions sociales et politiques explosives, alors que le président sortant Alassane Ouattara brigue un troisième mandat. L’atmosphère rappelait les semaines précédant la guerre civile de 2010-2011, à la fin de laquelle Paris est intervenu par la force pour renverser le président Laurent Gbagbo et installer Ouattara.

Dimanche soir, les résultats de l’élection n’étaient toujours pas disponibles, et les partis d’opposition appelaient à constater la «fin du mandat» de Ouattara et une «transition civile.» Il y avait eu deux morts, un à Oumé et un autre à Tiebissou, lors d’affrontements pendant l’élection, alors que les partisans de l’opposition tentaient de bloquer le vote.

Craignant des débordements, le gouvernement avait mobilisé entre l’armée, la police et la gendarmerie, soit 35.000 hommes. Après la mort de son premier ministre initialement désigné comme candidat présidentiel, Outtara a décidé en août de se représenter pour un troisième mandat non prévu par la Constitution. Les partis d’opposition, le PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d'Ivoire-Rassemblement démocratique africain) et le Front populaire ivoirien (FPI) de l’ancien président Laurent Gbagbo ont appelé à un boycott des élections.

Le 16 octobre, l’ex-premier ministre Pascal Affi N'Guessan, candidat du FPI et l’ex-président Henri Konan Bédié, candidat du PDCI, avaient lu ensemble l’appel au boycott: «Nous invitons nos militants (...) à mettre en application le mot d'ordre de boycott actif par tous les moyens légaux à leur disposition, afin que le pouvoir actuel consente à convoquer l'ensemble des forces politiques nationales afin de trouver des solutions acceptables à toutes les revendications.» Ils avaient appelé à «faire barrage au coup d’État électoral» de Ouattara.

Seul le dissident du PDCI Kouadio Konan Bertin a continué sa campagne pour la présidentielle, afin de un vernis démocratique à cette élection.

Des manifestations avaient éclaté en août organisées par les partis d’opposition. Le syndicat étudiant proche de l’opposition, le FESCI a rejoint l’appel à manifester pour protester contre les frais scolaires et universitaires. Depuis que les manifestations ont commencé en août, on dénombre au moins 15 morts et plusieurs dizaines de blessés.

Dirigée par la ministre ghanéenne des affaires étrangères Shirley Botchway, la délégation de la Cédéao, en mission à Abidjan pour la deuxième fois en une semaine, a aussi «exhorté les candidats [d’opposition] à reconsidérer sérieusement leur décision de boycotter l’élection et l’appel à leurs partisans à se lancer dans la désobéissance civile pour protester contre le processus électoral».

Les manifestations à l’appel des partis de l’opposition souligne la crise politique que traverse le pays 10 ans après la crise post-électorale de 2010-2011. Sur fond de division ethniques entre d’un côté les musulmans du Nord, plus favorable à Outtara qui était soutenu par l’impérialisme français et américain et du Sud chrétien pro-Gbagbo en 2010, le pays fut plongé dans une guerre civile. Gbagbo n’a pas reconnu la déclaration par Ouattara qu’il avait remporté le scrutin. La guerre civile, survenue après une décennie de tensions, a fait quelque 3.000 morts.

Avec le soutien de Washington, la France est intervenu militairement sous couvert de promesses de protéger les populations, pour renverser Gbagbo afin de faire valoir les intérêts de l’impérialisme occidental en Côte d’Ivoire et à travers l’Afrique de l’Ouest.

Comme le soulignait le WSWS, «La politique de la France en Côte d’Ivoire suit le modèle fixé en Libye, où la France et la Grande-Bretagne ont obtenu une résolution de l’ONU pour une zone d’exclusion aérienne sous prétexte de protéger les civils. L’action militaire en Libye et en Côte d’Ivoire reflète l’attitude de plus en plus agressive que les puissances occidentales sont en train d’adopter en Afrique, où elles se trouvent confrontées à une concurrence de plus en plus acharnée de la part de la Chine et d’autres économies émergentes pour l’obtention de ressources.»

En effet, l’impérialisme français craint l’influence grandissante en Afrique de l’Ouest de la Chine, qui y dispose de vastes ressources minières. L’impérialisme occidental voulait instaurer comme en Libye, un régime fantoche, reprochant à Gbabgo son rapprochement avec la Chine. L’intervention militaire en Côte d’Ivoire de la France préparait l’intervention militaire et l’occupation du Mali voisin, sous la présidence de Hollande.

Bien que la Côte d’Ivoire ait connu une croissance économique dynamique grâce à l’arrivée de capitaux étrangers, celle ci n’a pas profité aux travailleurs ivoiriens et aux masses opprimées. Un contexte social explosif sous-tend les conflits entre diverses fractions de la bourgeoisie ivoirienne.

Outtara a perdu une partie du soutien de l’impérialisme français, selon l’hebdomadaire Jeune Afrique: «Il [le Président Alassane Ouattara, ndlr] est venu avec un certain nombre de ministres chercher l’adoubement de la France et du Président Macron. Cela ne s’est pas très bien passé. Il est assez paradoxal de se dire panafricain, indépendant, l’année des 60 ans de l’indépendance, 1960-2020, et on vient encore voir l’ancien colonisateur pour demander “vous nous soutenez?”. C’est se prendre pour une sous-préfecture et de prendre la France pour une préfecture, tout en disant le contraire

A cela s’ajoute les difficultés pour Outtara d’avoir un soutien de l’armée. Un ex-officier rebelle, Moussa, qui a parlé à la chaîne d’info France24 prétend que l’ex-rebelles qui avait soutenu Outtara «obéiront plus à Guillaume Soro qu’à Alassane Ouattara». Guillaume Soro, dont la candidature a été écartée ne peut pas rentrer en Côte d’Ivoire, ne cache pas sa volonté de diriger un jour son pays. Soro a lancé un appel hier soir aux Ivoiriens à chasser Ouattara du pouvoir.

L’ancien président Laurent Gbagbo, proche du PS en France et relaxé et blanchi l’année dernière par la Cour pénale internationale d’accusations de crimes contre l’humanité, a vu sa candidature rejetée. Toutefois, il a souligné dans une entrevue accordée au Monde qu’il avait décidé de ne pas se rendre en Côte d’Ivoire, dont il avait été enlevé par une intervention néocoloniale française. Il s’est gardé de critiquer les interventions et les guerres sanglantes menées par Paris dans cette région.

Après être resté silencieux pendant plusieurs mois, Gbagbo à qui le gouvernement a retiré son passeport ivoirien, a indiqué la semaine dernière au Monde: «Si je veux rentrer au pays, ce n’est pas compliqué, quelqu’un peut me donner un passeport d’un autre pays [comme celui que lui a proposé le président bissau-guinéen]. Mais je ne veux pas provoquer des palabres, des tensions, des antagonismes. C’est pourquoi je ne suis pas rentré.»

C’est-à-dire qu’aucun des personnalités en vue dans cette élection ne met en cause les interventions militaires de l’impérialisme en Afrique, et notamment la guerre française au Mali.

La classe ouvrière ivoirienne ne peut adopter dans ce scrutin une stratégie électorale, s’alignant sur l’un ou l’autre des candidats présidentiels bourgeois. Depuis 2018 on assiste à une résurgence de la lutte des classes à travers cette région, avec le «hirak» contre la dictature militaire algérienne, une vague de grèves et de manifestations contre l’occupation française du Mali, et les manifestations contre la dictature guinéene. En même temps, les «gilets jaunes» en France et une vague de grèves à travers l’Amérique et l’Europe signent le retour de la lutte des classes dans les pays impérialistes.

La voie pour aller de l’avant est d’unifier les travailleurs d’Afrique, par-delà des divisions ethniques et des frontières nationales tracées par les anciennes puissances coloniales, avec leurs frères et sœurs de classe d’Europe et d’Amérique dans un mouvement international contre l’impérialisme et la guerre et pour le socialisme.