Qui porte la responsabilité de la gestion catastrophique de la pandémie de COVID-19 par l'élite dirigeante canadienne?

Par Roger Jordan
3 novembre 2020

Le Canada est en plein milieu d'une deuxième vague désastreuse de la pandémie de coronavirus. Les nouvelles infections par la COVID-19 sont en augmentation au Québec, en Ontario et dans l'Ouest, c'est-à-dire dans des régions qui abritent plus de 90 % de la population canadienne.

À la fin du mois dernier, le nombre de décès dus au COVID-19 au Canada a dépassé les 10.000 et s'élève actuellement à 10.179. Bien que le taux de décès par infection soit actuellement nettement inférieur à celui de la première vague de fin mai, les experts médicaux ont lancé des avertissements alarmants quant à la perspective imminente d'un afflux de patients dans les hôpitaux. Vendredi, le gouvernement fédéral a admis que ses projections épidémiologiques montrent qu'à moins que les interactions sociales des Canadiens ne soient davantage freinées, le nombre de nouveaux cas quotidiens de COVID-19 pourrait dépasser les 8000 en décembre.

Ce ne sont pas les causes politiques qui manquent pour expliquer cet état de choses épouvantable. Une résurgence du virus a été rendue inévitable par le refus des gouvernements à tous les niveaux de fournir des ressources adéquates au système de santé, et par leur collaboration avec les grandes entreprises et les syndicats pour imposer une «réouverture» prématurée et téméraire de l'économie visant à garantir que les bénéfices des entreprises continuent d'affluer.

Le président Donald J. Trump et le premier ministre canadien Justin Trudeau, rejoints par les membres de leur délégation, participent à une réunion bilatérale au Centre de Congrès Bellevue, le dimanche 25 août 2019, à Biarritz, France, site du sommet du G7. (Photo officielle de la Maison-Blanche par Shealah Craighead)

Même aujourd'hui, le premier ministre Justin Trudeau, le premier ministre du Québec François Legault et l'Ontarien Doug Ford, pour ne citer que les coupables les plus évidents, sont catégoriques sur le fait qu'il faut éviter de revenir à des mesures de confinement général.Si l'on veut contenir la pandémie et protéger la vie des travailleurs, la classe ouvrière doit intervenir sur la base d'une compréhension claire des forces politiques et des organisations responsables de l'adoption de ce qui est en fait une politique d'«immunité collective» meurtrière.

Cette compréhension ne sera certainement pas obtenue par l'enquête parlementaire sur la pandémie de coronavirus, qui a été votée la semaine dernière par les conservateurs de l'opposition, le Bloc Québécois, les néo-démocrates et les Verts. Le vote de lundi dernier visant à ordonner à la Commission de la santé de la Chambre des communes d'examiner la manière dont le gouvernement libéral a géré la pandémie depuis la mi-mars était motivé par des conflits entre factions au sein de l'élite au pouvoir, et non par le désir de sauver des vies en amenant une réponse à la pandémie guidée scientifiquement.

La campagne pour cette enquête a été menée par le Parti conservateur de droite. Pendant des mois, les conservateurs ont attaqué le gouvernement libéral pour sa gestion de la pandémie, mais pas pour son mépris criminel pour la vie des travailleurs en rouvrant prématurément l'économie ou son incapacité à assurer des tests adéquats, la recherche de contacts et une vaste expansion des ressources de soins de santé.

Les conservateurs, s'inspirant de Trump, ont plutôt attaqué le gouvernement parce qu'il se fierait trop aux conseils de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et parce qu'il ne critique pas suffisamment la Chine. Comme Trump et le secrétaire d'État américain Mike Pompeo, les conservateurs et leur nouveau dirigeant Erin O'Toole veulent faire de la Chine le bouc émissaire de la réponse désastreuse du capitalisme nord-américain à la pandémie, et en faire un élément de l'offensive militaire stratégique menée par les États-Unis et soutenue par le Canada contre Pékin.

Le fait que les conservateurs aient pris le devant de la scène dans le débat officiel sur la gestion de la pandémie est dû au rôle traître joué par les syndicats et le Nouveau Parti démocratique «de gauche». Ils ont renforcé leur alliance anti-travailleurs avec le gouvernement minoritaire de la grande entreprise de Trudeau pendant la pandémie. Ils ont notamment apporté leur plein soutien à la campagne menée par le gouvernement fédéral pour privilégier les profits des entreprises au détriment des vies humaines, en «rouvrant» l'économie, en pleine pandémie et sans tenir compte des directives de l'OMS.

Faire passer les profits avant les vies humaines

Dès l'instant où le nouveau coronavirus a été détecté, la réponse du gouvernement libéral et de l'élite dirigeante dans son ensemble s'est concentrée sur la protection des intérêts des grandes entreprises et de l'impérialisme canadien. Bien que des documents montrent que le ministre de la Défense Harjit Sajjan a été informé sur le virus dès la mi-janvier, le gouvernement a continué à minimiser le risque posé par la pandémie tout au long de février et en mars. Aucune ressource financière supplémentaire n'a été mise à disposition du système de santé délabré du Canada, ni par Ottawa ni par les gouvernements provinciaux. Ce n'est que le 10 mars que le gouvernement fédéral s'est donné la peine d'écrire aux provinces pour s'enquérir des éventuelles pénuries d'équipements de protection individuelle et d'autres équipements médicaux essentiels, comme les respirateurs.

Cette réponse tardive et désorganisée était d'autant plus criminelle que le Canada avait été le pays hors Asie le plus durement touché par l'épidémie de SRAS de 2003, avec plus de 40 décès dans la région de Toronto. Une enquête publique a été menée et de nombreuses recommandations ont été formulées sur la manière de mieux gérer une future épidémie, mais les gouvernements successifs aux niveaux fédéral et provincial ont refusé de les mettre en œuvre, et même les mesures qui ont été prises ont rapidement été victimes de nouvelles mesures d'austérité. Alors que l'Ontario a laissé expirer un stock massif d'équipements de protection individuelle (EPI), le gouvernement Trudeau a réorienté son unité d'information sur la santé publique, qui ne fournissait plus d'évaluations d'alerte précoce sur les maladies mondiales émergentes, quelques mois seulement avant que la pandémie éclate.

L'incapacité des gouvernements à se préparer et leur réaction tardive ont été d'autant plus préjudiciables que, même avant la pandémie, le système de santé canadien était en crise. En Ontario, par exemple, un grand pourcentage des hôpitaux de la province ont dépassé leur capacité en 2019, la «médecine de corridor» étant un problème répandu dans des conditions «normales». Cette situation est le résultat de décennies de coupes dans les soins de santé et les services sociaux mises en œuvre par tous les partis politiques, y compris le NPD. Après leur arrivée au pouvoir en 2015, les libéraux de Trudeau ont repris là où les conservateurs s'étaient arrêtés en limitant l'augmentation annuelle des transferts de santé aux provinces à seulement 3 % par an. Cela se traduit par une réduction substantielle du financement si l'on prend en compte l'inflation, la croissance démographique et l'impact du vieillissement de la population.

Ce n'est qu'après les manifestations qui ont éclaté dans des usines automobiles au Canada et aux États-Unis et dans d'autres milieux industriels que les gouvernements provinciaux, en étroite consultation avec le gouvernement fédéral de Trudeau, se sont sentis obligés de décréter des fermetures temporaires à la mi-mars. Mais cette période n'a pas été mise à profit pour renforcer le système de soins de santé.

Au lieu de cela, le gouvernement Trudeau, travaillant main dans la main avec les groupes de pression des entreprises, les syndicats et le NPD, s'est empressé d'injecter plus de 650 milliards de dollars dans les banques, les marchés financiers et les caisses des entreprises afin de renflouer les riches et les ultra-riches. Les syndicats et les néo-démocrates ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour détourner l'attention du public de ce transfert sans précédent de fonds publics vers l'oligarchie financière. Pendant ce temps, ils ont dépeint les libéraux comme un gouvernement «généreux» et favorable aux travailleurs parce qu'ils fournissaient la maigre somme de 2000 $ par mois aux travailleurs licenciés grâce à la prestation d'urgence du Canada (PCU), une mesure improvisée et maintenant terminée.

Après l'achèvement du renflouement de l'élite financière, qui a permis aux 20 milliardaires les plus riches du Canada de voir leur fortune augmenter de 37 milliards de dollars au cours des cinq premiers mois de la pandémie, le gouvernement et ses laquais syndicaux se sont attelés à la tâche d'abandonner les restrictions en matière de santé publique et de remettre les travailleurs au travail.

Dans un document publié par le Congrès du travail du Canada (CTC) au début du mois de mai, la plus grande organisation syndicale du Canada a décrit la tâche consistant à forcer des millions de personnes à retrouver leur emploi comme un «défi que nous devons relever». Une semaine plus tard, le président du CTC, Hassan Yussuff, a publié un article conjoint avec Perrin Beatty, chef de la Chambre de commerce canadienne, dans lequel les deux hommes mettaient en garde contre la nécessité de gérer «une nouvelle dette publique et privée substantielle» et de garantir la «compétitivité» du capitalisme canadien sur la scène mondiale. Appelant à la création d'un groupe de travail économique national corporatiste pour subordonner encore plus les emplois et les moyens de subsistance des travailleurs aux besoins des entreprises canadiennes, Yussuff et Beatty se sont réjouis que cela «empêche les parties prenantes de partir dans des directions différentes», c'est-à-dire de bloquer l'opposition de la classe ouvrière au programme de guerre des classes de l'élite au pouvoir.

Le rôle des syndicats dans la mise en œuvre de la campagne de retour au travail et à l'école

Cette politique a été mise en pratique par les syndicats corporatistes. Lorsque les travailleurs d'une usine de transformation de viande de Cargill en Alberta ont reçu l'ordre de la société de reprendre le travail après une épidémie massive de COVID-19 qui avait déjà causé deux décès, l'United Food and Commercial Workers s'est opposé à toute action en justice, dénonçant comme «illégale» une grève potentielle des travailleurs pour protéger leur vie et celle de leurs proches.

Lorsque les enseignants de l'Ontario et de la Colombie-Britannique ont fait pression pour que soient prises des mesures contre les ordres donnés, respectivement, par le gouvernement de droite conservateur de Doug Ford et le gouvernement néo-démocrate dirigé par John Horgan de rouvrir les écoles sans mesures de sécurité élémentaires, les syndicats d'enseignants se sont également opposés à toute action professionnelle comme étant «illégale». Au lieu de cela, ils ont déposé des plaintes auprès des commissions des relations de travail pro-employeurs, qui ont servi à maintes reprises à imposer les diktats des grandes entreprises aux travailleurs en grève ou protestant. Après avoir tergiversé pendant un mois, la Commission des relations de travail de l'Ontario a même refusé d'entendre le cas des syndicats, invoquant un vice de forme. Le conseil d'administration de la Colombie-Britannique fait également traîner les choses en longueur, ce qui signifie que les enseignants et les élèves sont entassés dans les salles de classe chaque jour avec le consentement de la Fédération des enseignants de la Colombie-Britannique.

Les bureaucraties syndicales bien établies sont plus intéressées par le maintien des institutions de l'État capitaliste et de leur partenariat avec les grandes entreprises que par la défense de la santé et de la vie des travailleurs qu'elles prétendent représenter. Elles portent une responsabilité centrale, aux côtés des sociétés canadiennes, des libéraux de Trudeau et de tous les gouvernements provinciaux, dans la résurgence de la pandémie.

Et ce n’est pas seulement le cas au Canada. Le même mépris pour la vie des travailleurs et la même attention portée à la protection des profits des sociétés ont caractérisé la réponse des élites dirigeantes de chaque pays à la pandémie. En Europe, les syndicats ont explicitement approuvé le plan de sauvetage de plusieurs billions d'euros organisé par les gouvernements de droite de l'Union européenne et sont complices de la réintégration forcée des travailleurs dans leur emploi, ainsi que des enseignants et des élèves dans les écoles. Il en a résulté une augmentation spectaculaire du nombre d'infections et de décès, plus de 2000 Européens mourant désormais chaque jour des suites de la COVID-19.

Aux États-Unis, la politique d'«immunité collective» menée par Trump et les démocrates bénéficie du soutien total des syndicats, qui travaillent main dans la main avec les grandes entreprises comme Fiat Chrysler et les districts scolaires pour dissimuler les infections et les décès.

Si l'on veut éviter la catastrophe imminente et maitriser le virus, les travailleurs doivent tirer les leçons politiques de la pandémie et agir en conséquence. Avant tout, rien ne sera réalisé si la classe ouvrière n'agit pas indépendamment des partis, des syndicats et des institutions de l'establishment et ne met pas en place son propre programme pour résoudre la crise, basé sur le fait de faire passer les besoins des travailleurs avant les profits et les intérêts de classe des grandes entreprises.

Ce programme devrait inclure la fermeture des écoles pour l'enseignement en personne et de toutes les entreprises non essentielles jusqu'à ce que la pandémie soit maitrisée, le versement du salaire complet à tous les travailleurs afin qu'ils puissent se réfugier chez eux, et des dizaines de milliards de dollars pour le système de soins de santé afin d'étendre les tests et la recherche des contacts, d'embaucher plus de personnel médical et d'acheter du matériel.

Toutes ces mesures nécessaires et urgentes entrent en conflit direct avec le système de profit capitaliste, qui subordonne tout aux profits des investisseurs, et c'est pourquoi la classe dirigeante leur opposera une résistance acharnée. C'est pourquoi les travailleurs doivent organiser une lutte politique indépendante contre le gouvernement libéral et leurs alliés des syndicats et du NPD, et exiger la saisie des centaines de milliards de dollars illégitimement donnés aux super-riches afin que ces ressources puissent être investies dans les soins de santé et autres services sociaux essentiels. Ceci ne peut être réalisé que dans le cadre d'une mobilisation de masse des travailleurs dans une lutte pour un gouvernement ouvrier engagé dans des politiques socialistes.

(Article paru en anglais le 1er novembre 2020)

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