Alors que Trump continue de nier sa défaite électorale

Biden et les démocrates préparent un gouvernement de droite

Par Patrick Martin
10 novembre 2020

Le décompte des votes dans une demi-douzaine d’États se poursuivait lundi, renforçant l’avance de Joe Biden au Collège électoral et dans le vote populaire qui a obligé toutes les grandes organisations médiatiques à annoncer samedi que le candidat démocrate avait remporté l’élection présidentielle américaine de 2020. Donald Trump est le premier président américain en 28 ans à être battu pour sa réélection.

L’avance de Biden a continué de croître en Pennsylvanie, l’État qui l’a placé en tête du Collège électoral, ainsi qu’au Nevada et en Géorgie. Au moment où nous écrivons ces lignes, l’avance de l’ancien vice-président est de 43.194 voix en Pennsylvanie, 31.464 au Nevada et 10.353 en Géorgie. On a confirmé que les deux premiers États ont voté majoritairement pour Biden samedi, tandis que le résultat final en Géorgie attend le dépouillement de certains bulletins provisoires et de militaires, suivi d’un recomptage.

En Arizona, Biden se trouve en tête avec 16.952 voix, un chiffre qui a diminué par rapport aux 60.000 voix enregistrées au cours des quatre derniers jours. Fox News et l’Associated Press ont accordé l’Arizona à Biden, mais d’autres médias ne l’ont pas fait. Trump est en tête en Caroline du Nord avec une marge de 75.387 voix, en attendant le traitement de plus de 110.000 bulletins de vote provisoires et postaux qui ne commencera pas avant le 10 novembre.

Au sein du Collège électoral, qui se réunit le 14 décembre pour choisir officiellement le prochain président, Biden est en tête dans les États avec 306 votes électoraux, contre 232 pour Trump. Il s’agit de la même marge que celle avec laquelle Trump l’a emporté sur Hillary Clinton en 2016. À l’époque, Trump avait qualifié sa victoire électorale d’«écrasante».

Mais alors que Clinton a rapidement concédé et s’est même opposé aux recomptages dans les États où Trump a gagné de justesse, comme le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, Trump a refusé de concéder et continue de se déclarer vainqueur de l’élection. Il a collecté des millions de dollars pour financer des actions en justice dans de nombreux États étroitement contestés.

Les déclarations des porte-parole de Trump et des principaux républicains du Congrès étaient vitrioliques dans leur intensité, avec des affirmations folles et non fondées de violations électorales allant de votes de personnes décédées jusqu’à des programmes informatiques qui changent les votes républicains en votes démocrates, en passant par la fabrication pure et simple de dizaines de milliers de bulletins de vote démocrates.

Dans tous les cas, des équipes d’observateurs bipartites ont supervisé le dépouillement des votes, et on n’a signalé aucune anomalie significative. Les erreurs rapportées ont surtout été signalées par des responsables des élections et ont été grossièrement exagérées et déformées sur les médias sociaux par Trump et ses acolytes.

Dans plusieurs des États contestés, les fonctionnaires du Parti républicain contrôlent la machine électorale, notamment en Géorgie, en Arizona et au Nevada, ce qui rend les allégations de fraude de Trump particulièrement peu plausibles. En Pennsylvanie, où les démocrates contrôlent l’exécutif de l’État, la plupart des comtés sont sous la direction des républicains. Ce sont ces derniers qui comptent en fait les masses de bulletins de vote par correspondance déposés principalement par des démocrates.

Le gouvernement Trump se traîne également les pieds en ce qui concerne les mesures juridiques qui visent à faciliter la transition vers un nouveau gouvernement du Parti démocrate. L’étape clé consiste pour l’administration fédérale des services généraux (GSA), qui gère la plupart des infrastructures gouvernementales civiles, à statuer que les résultats des élections sont définitifs. À partir de ce moment, la GSA peut permettre à l’équipe de transition Biden d’avoir accès aux autorisations de sécurité et aux informations internes du gouvernement et à des fonds supplémentaires. La personne nommée par Trump à la tête de la GSA, Emily Murphy, n’a pas encore pris cette mesure, et ce retard pourrait également faire l’objet d’une longue bataille juridique.

L’objectif de la campagne républicaine sur la «fraude électorale» semble moins de modifier le résultat des élections – bien que cela reste une possibilité – que d’extraire une concession politique de Biden, en termes de politique et de personnel dans la formation d’un nouveau gouvernement. Tout semble indiquer que Biden et les dirigeants démocrates du Congrès sont prêts, voire désireux, à faire de telles concessions.

«Joe Biden a passé sa carrière à unir les républicains et les démocrates de tout l’éventail politique en temps de crise», a déclaré dimanche le porte-parole national de Biden, Jamal Brown. Et Biden lui-même a fait du bipartisme le point central de son discours de victoire dans la nuit de samedi à dimanche.

Les listes de candidats à l’investiture du cabinet divulguées aux médias par les sources de la campagne de Biden se trouvent remplies de personnalités de l’aile droite du Parti démocrate ou de l’establishment de la sécurité nationale, telle que Michele Flournoy pour le secrétaire à la Défense, Lael Brainard pour le secrétaire au Trésor, et Susan Rice ou Chris Coons pour le secrétaire d’État. Ces listes comprennent généralement plus de républicains que de membres de l’aile Sanders-Warren du Parti démocrate.

En fait, les démocrates du Congrès ont pris la tête de ce qui équivaut à une campagne d’épuration de l’aile gauche du Parti démocrate dans un effort préventif pour apaiser les républicains. Le sénateur Joe Manchin, un droitier notoire du caucus démocrate, a imputé au «socialisme» les piètres performances des démocrates dans les courses aux sièges du Sénat et de la Chambre, ce qui, selon lui, sans la moindre preuve, était la raison pour laquelle la plupart des gens de son État de Virginie occidentale ont voté pour les républicains.

Une déclaration maccartiste de la représentante de Virginie, Abigail Spanberger, une ancienne agente de la CIA qui a remporté de justesse sa réélection le 3 novembre, a reçu un large soutien au sein du caucus démocrate et une publicité médiatique considérable. Lors d’une conférence téléphonique des démocrates de la Chambre après l’élection, Spanberger a attribué la perte des sièges démocrates à la Chambre aux appels à «couper le financement de la police» et à établir «un système de santé pour tous».

«Nous ne devons plus jamais utiliser le mot “socialiste” ou “socialisme”», a déclaré Spanberger lors de la conférence téléphonique. «Nous avons perdu de bons membres à cause de cela». On a divulgué la bande audio de l’appel à la presse afin de promouvoir ce récit de droite.

L’affirmation selon laquelle le Parti démocrate a trop progressé vers la gauche est ridicule. Il s’agit d’un parti capitaliste de droite, dont l’afflux le plus important au cours des deux dernières années, en termes de personnel dirigeant, a été l’entrée d’une couche d’anciens agents de la CIA et des forces spéciales, ainsi que d’anciens commandants militaires et de hauts conseillers civils des guerres en Irak et en Afghanistan. Ils représentent aujourd’hui pas moins de 15 membres du caucus démocrate de la Chambre des Représentants et détiendront la balance du pouvoir dans le prochain Congrès.

Dans les courses au Sénat, le chef démocrate, Chuck Schumer, a réussi à imposer des candidats de droite, dont trois issus des milieux du renseignement militaire, dans trois courses clés au Kentucky, en Caroline du Nord et au Texas. Tous trois ont perdu, deux fois de justesse, tout comme d’autres candidats plus conservateurs et propatronat dans l’Iowa, l’Alaska, le Kansas et le Maine. Les démocrates n’ont pas nommé un seul candidat de l’aile Sanders du parti pour un siège au Sénat considéré comme compétitif, mais aucune campagne n’est menée pour attribuer l’échec de la reconquête du Sénat à l’aile droite dominante du parti.

Dans les émissions d’interviews télévisées du dimanche, outre la diatribe anti-socialiste de Manchin, le whip de la majorité à la Chambre, Jim Clyburn – une figure clé de la victoire de Biden lors de l’investiture démocrate – a rejeté les affirmations d’Alexandria Ocasio-Cortez et de Bernie Sanders que le parti devait proposer des politiques économiques progressistes pour maintenir sa crédibilité aux yeux des travailleurs. Les étiquettes n’ont pas d’importance, a-t-il dit, ajoutant que lors du dernier tour des élections pour deux sièges de la Géorgie au Sénat, qui détermineront la direction du Sénat, les démocrates devraient éviter de s’associer avec ce qu’il a appelé des politiques «radicales» relatives au changement climatique, aux soins de santé ou à la violence policière.

Ni la campagne Biden ni la direction du Parti démocrate au Congrès n’ont présenté de propositions d’action significatives sur la pandémie de coronavirus, qui a déjà fait plus de 240.000 morts aux États-Unis et 10 millions de malades. Au lieu de cela, Biden devait dévoiler lundi un groupe de travail dirigé par deux anciens responsables de la santé américaine, David Kessler et Vivek Murthy, pour promouvoir le port de masque et d’autres mesures sur une base purement volontaire.

Biden n’a pas demandé l’adoption d’une législation d’urgence sur la crise du chômage lors de la session interrégime du Congrès qui sera convoquée bientôt pour adopter des projets de loi de crédits pour le reste de l’année fiscale en cours, qui s’étend jusqu’au 30 septembre 2021. Ces projets de loi fixeront le cadre des dépenses pour les huit premiers mois d’un gouvernement Biden. Toutefois, les grandes lignes seront établies par Trump et par Mitch McConnell, chef de la majorité républicaine au Sénat, lors de négociations avec Nancy Pelosi, présidente de la Chambre.

Biden a évité toute discussion sur des mesures de confinement plus larges pour faire face à la montée en flèche du nombre de cas de coronavirus, même si la loi sur le service de santé publique de 1944 accorde aux Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) le pouvoir «d’établir et d’appliquer les règlements qui, selon [son] jugement, sont nécessaires pour prévenir l’introduction, la transmission ou la propagation de maladies transmissibles…»

Les mesures extrêmement timides prises par Biden, et son approche conciliante de la réponse obstructionniste du gouvernement Trump contrastent fortement avec la manière dont un président républicain élu se comporterait.

Lorsque la Cour suprême a installé George W. Bush à la présidence en décembre 2000, avec sa célèbre décision dans l’affaire «Bush contre Gore», le nouveau président a procédé comme s’il avait remporté un mandat électoral écrasant. Et ce, malgré un retard de 500.000 voix par rapport au démocrate, Al Gore; un Sénat à 50-50; et une étroite majorité de quatre voix à la Chambre; ce qui est considérablement moins que la majorité démocrate le sera en 2021.

Bush a immédiatement imposé une réduction massive des impôts pour les riches et d’autres mesures réactionnaires, avec un soutien considérable des démocrates. Même avec le contrôle de la Chambre des Représentants, et avec une majorité d’au moins cinq millions lors du vote populaire, Biden se conduit comme si les républicains avaient gagné l’élection.

(Article paru en anglais le 9 novembre 2020)