Alors que les cas de COVID-19 se multiplient au Canada, les gouvernements poursuivent la «réouverture» de l'économie

Par Roger Jordan
14 novembre 2020

Les infections de COVID-19 sont en train de se propager de manière incontrôlée dans tout le Canada. Les nouveaux cas ont dépassé les 4.000 par jour cette semaine, soit près du double du pic atteint lors de la «première vague» de la pandémie au printemps dernier.

La vague d'infections qui a commencé avec la réouverture des écoles à la fin du mois d'août – le nombre total de cas a plus que doublé, passant de 129.000 le 31 août à plus de 275.000 une dizaine de semaines plus tard – s'est transformée en une avalanche.

Le Québec, l'Ontario, le Manitoba et l'Alberta ont tous établi de nouveaux records quotidiens de cas de COVID-19 au cours des sept derniers jours. Pourtant, les gouvernements provinciaux du pays, qui sont les premiers responsables de la lutte contre la pandémie, ont réagi en doublant leurs efforts pour maintenir l'économie et les écoles ouvertes, indépendamment de l'impact sur la santé et les vies. En cela, ils bénéficient du soutien des grandes entreprises, les arguments réactionnaires en faveur de «l'immunité collective» préconisée dans la déclaration de Great Barrington étant de plus en plus souvent avancés publiquement.

Mardi, l'Ontario a signalé 1.426 nouveaux cas de COVID-19, un nombre record pour la quatrième fois en cinq jours, et la moyenne quotidienne de sept jours des nouveaux cas est passée à 1.217. Au Manitoba, le gouvernement provincial conservateur a été contraint d'ordonner la fermeture des gymnases et des salons de coiffure à partir de mercredi et a limité les entreprises non essentielles à du commerce à l’extérieur, après que le taux d'infection ait grimpé en flèche à plus de 230 par jour par million d'habitants. Des épidémies majeures sont en cours dans plus de 20 établissements de soins de longue durée, dont Parkview Place (23 décès) et Maples (175 infections).

Au Québec, plus de 600 décès ont été enregistrés depuis la réouverture des écoles fin août et les nouveaux cas se chiffrent en moyenne à plus de 1.000 par jour. L'Alberta enregistre un taux d'infection quotidien de 210 pour 1 million d'habitants, ce qui a incité les médecins à publier une lettre ouverte avertissant d'une catastrophe imminente. «Si ce taux d'augmentation se maintient, notre système de santé sera débordé dans un avenir proche», ont écrit les médecins, dont de nombreux spécialistes des soins intensifs. «La dure expérience acquise ailleurs en Europe et aux États-Unis a montré que lorsque ces ressources sont dépassées, les taux de mortalité dus au COVID-19 et à d'autres affections traitables augmentent de façon spectaculaire».

L’ampleur de la crise a été soulignée mardi lorsque même le premier ministre Justin Trudeau s'est senti obligé de faire un reproche prudent aux gouvernements provinciaux pour leur réticence à imposer des restrictions sur certaines activités économiques. «Nous assistons à des pics record», a déclaré Trudeau. «J'exhorte les premiers ministres et les maires à faire ce qu'il faut. Agissez maintenant pour protéger la santé publique.»

En dépit de ses préoccupations, la réalité est que Trudeau et son gouvernement libéral ont supervisé et facilité la réouverture imprudente d'écoles et d'entreprises qui a conduit au désastre sanitaire et social actuel. Avec le soutien de ses alliés syndicaux et du Nouveau Parti démocratique, les libéraux ont fourni aux provinces des milliards de dollars qui, selon eux, allaient permettre la réouverture des écoles et de l'économie en toute sécurité. En fait, même les mesures de sécurité les plus rudimentaires – de la recherche rapide et systématique des contacts et des tests de masse à la fourniture d'EPI (équipement de protection individuelle) approprié à tous les travailleurs de la santé – n'ont pas été mises en œuvre.

Dans son discours du Trône du 23 septembre, le gouvernement Trudeau a insisté sur le fait que toute fermeture en réponse à une augmentation des infections devait être «à court terme» et menée au «niveau local».

La réouverture des écoles, qui a été facilitée dans chaque province par les syndicats qui ont étouffé toute opposition de la part des enseignants, s'est avérée cruciale pour provoquer la propagation actuelle et incontrôlée du COVID-19. Selon les derniers chiffres de Santé publique Canada, les écoles et les garderies ont été à l'origine du plus grand nombre d'éclosions du coronavirus en septembre et ont été les deuxièmes après les établissements de soins de longue durée en octobre. Kim Lavoie, titulaire de la chaire de recherche du Canada en médecine comportementale à l'Université du Québec à Montréal, a déclaré: «Ce sont vraiment les enfants d'âge scolaire, principalement ceux de 10 à 19 ans, qui comptent pour le plus grand nombre de cas actuellement au Québec».

Andre Picard, le journaliste médical principal primé du Globe and Mail, a reconnu lundi que le Canada a adopté la politique «d'immunité collective» définie dans la Déclaration de Great Barrington, qui consiste à laisser le virus se propager dans la population sans contrôle. «Attachez vos ceintures de sécurité (volontairement bien sûr, ce n’est pas obligatoire)», a écrit M. Picard. «Parce qu'une grande partie du Canada est maintenant sur la voie de Barrington. Ce que dit la Déclaration de Great Barrington, quand on passe outre ses propos pompeux, c'est que les profits comptent plus que les personnes, que nous devrions laisser le coronavirus se propager et, si les personnes vulnérables meurent au service de la croissance économique, qu'il en soit ainsi».

Cela s'exprime de manière particulièrement brutale en Ontario, où le gouvernement ultraconservateur de Ford a rejeté presque toutes les restrictions de santé publique par-dessus bord, malgré l’éclosion incontrôlée de nouvelles infections. La semaine dernière, le premier ministre de l'Ontario, Ford, a présenté un nouveau «plan de réouverture» à plusieurs niveaux qui permet effectivement à toutes les entreprises de reprendre leurs activités et qui ne prévoit que des restrictions extrêmement limitées. Les restaurants et les bars ont reçu le feu vert pour reprendre les repas en salle avec jusqu'à 50 convives, dans ce que Ford a cyniquement décrit comme un cadre visant à trouver un «équilibre heureux».

Le plan a également imposé des contrôles extrêmement stricts sur l'application des nouvelles restrictions par les responsables locaux de la santé publique. Par exemple, dans la ville de Toronto, les nouveaux cas devraient dépasser les 3.000 par semaine pendant une période prolongée avant même que la réintroduction d'une interdiction des repas en salle ne soit envisagée. Il va sans dire que le nouveau plan prévoit que les écoles restent ouvertes, ce que la classe dirigeante considère comme essentiel, car les parents peuvent alors être contraints de travailler en pleine pandémie.

Le Toronto Sun, un journal ultraconservateur, a réagi avec joie à la nouvelle politique COVID-19 encore moins restrictive du gouvernement ontarien. Après des semaines de promotion de la Déclaration de Great Barrington dans ses pages éditoriales, le Sun s'est félicité d'avoir enfin obtenu de Ford qu'il passe à «l'action».

Les experts médicaux ont réagi avec consternation, avertissant que l'abandon de tout effort pour contenir la propagation du virus risque de produire une catastrophe sanitaire. Brooks Fallis, responsable des soins intensifs du système de santé William Osler, qui dessert Brampton et l'ouest de Toronto, a écrit dans le Globe: «Au Canada, les provinces acceptent principalement une activité virale importante pour minimiser les perturbations économiques – apprenez à vivre avec (la COVID-19). Des investissements ont été faits dans la santé publique, mais pas assez pour cibler la suppression. Un compromis est en train d'être fait entre la mortalité, la morbidité et la pression sur les ressources de soins de santé, et une amélioration perçue des perspectives économiques à court terme».

La seule opposition concertée à la volonté criminelle de l'élite au pouvoir de rouvrir l'économie alors que le virus se propage provient de la classe ouvrière. La semaine dernière, les enseignants et le personnel de soutien ont refusé de travailler dans une école de la région de Toronto après que les autorités éducatives, soutenues par le gouvernement Ford, aient insisté pour la maintenir ouverte malgré une importante épidémie de COVID-19. En Colombie-Britannique, plus de 800 parents ont participé à une journée de grève scolaire à la fin du mois dernier, gardant leurs enfants à la maison pour protester contre le manque de mesures de protection et le refus du gouvernement néo-démocrate de divulguer le nombre d'infections dans les écoles.

Pour éviter une aggravation dramatique de la catastrophe de COVID-19, les travailleurs doivent transformer ces manifestations isolées en une lutte politique organisée pour lutter pour l'arrêt de toute production non essentielle, la fin de l'apprentissage en personne dans les écoles, le versement de salaires complets à tous les travailleurs contraints de s'abriter chez eux et l'octroi de dizaines de milliards de dollars au système de santé pour fournir à chacun un traitement et de l’équipement adéquat. Pour mener une telle lutte, des comités de sécurité de la base doivent être formés dans chaque lieu de travail, école et quartier pour organiser l'opposition et préparer une grève générale politique afin de placer la protection de la vie humaine au-dessus de la défense du profit des sociétés.

(Article paru en anglais le 11 novembre 2020)