Tous les lits de soins intensifs occupés en Suisse après une explosion des infections de COVID-19

Par Marianne Arens
26 novembre 2020

La semaine dernière, un communiqué de presse de la Société suisse de médecine intensive (SGI) a soulevé un tollé. Il annonçait que «Toutes les personnes – en particulier celles qui sont particulièrement exposées au nouveau coronavirus – sont invitées à envisager dans un testament de vie si elles souhaitent ou non bénéficier de mesures de prolongation de la vie en cas de maladie grave».

Zurich et le lac de Zurich, 2007 (Photo: MadGeographer/Wikipedia)

Cette demande équivaut à une déclaration de faillite du système de santé suisse tant vanté. De nombreuses personnes âgées ou souffrant de maladies existantes y voient, à juste titre, un appel à renoncer à l'un des rares lits de soins intensifs du pays au profit de personnes plus jeunes et en meilleure santé et à quitter volontairement cette vie. La même circulaire indique également que les 876 lits de soins intensifs certifiés en Suisse sont «actuellement presque entièrement occupés».

Cette évolution est «tragique car elle était évitable», a commenté Isabella Eckerle, virologiste genevoise. Une évaluation justifiée. Cette dernière évolution de la pandémie n'est pas une catastrophe naturelle, mais le résultat prévisible de décisions politiques délibérées. Sous la pression des grandes entreprises et des banques, le gouvernement suisse s'est expressément abstenu d'imposer un confinement pour briser la deuxième vague de la pandémie. À la mi-septembre, le ministre des Finances Ueli Maurer (Parti populaire suisse, UDC) a déclaré: «La Suisse ne peut pas se permettre un deuxième blocage. Nous n'avons pas l'argent pour cela».

La maxime du gouvernement était clairement de tout faire pour relancer l'économie et maintenir les profits des entreprises. Depuis lors, non seulement toutes les entreprises, mais aussi les écoles et les crèches ont été maintenues ouvertes, mais aussi les bars, les restaurants, les théâtres et les musées. En octobre, un règlement visant à interdire les manifestations de plus de 1000 personnes a été renversé.

Il n'est pas surprenant que le virus se soit répandu dans toute la société et qu'il circule désormais pleinement parmi les personnes âgées et les autres groupes à risque. Les conséquences en sont des épidémies dans les maisons de retraite et de soins, des unités de soins intensifs surpeuplées et une augmentation rapide du taux de mortalité.

«En Suisse, tous les lits de soins intensifs sont occupés», a rapporté Der Spiegel en Allemagne jeudi dernier. Le portail d'information officiel suisse nau.ch a rapidement protesté et a assuré à ses lecteurs que ce n'était pas vrai. «Fausses nouvelles sur les unités de soins intensifs suisses» était le titre d'un article publié jeudi soir sur le site. Il affirme que les unités de soins intensifs pourraient être agrandies à tout moment avec des lits «ad hoc». Ce sont les «médias étrangers» qui ont affirmé le contraire.

Malgré ces protestations, la situation est de plus en plus catastrophique. La Suisse est devenue un centre épidémique de COVID-19 en Europe. Le pays enregistre actuellement une incidence de 933 cas sur 14 jours pour 100.000 habitants, ce qui le place entre la République tchèque (1002) et la Slovénie (939), soit presque deux fois plus que la Suède (556).

Ces chiffres élevés ne sont pas dus à des tests approfondis: à cet égard, la Suisse se situe au même niveau que les États-Unis. Le taux de tests positifs est de 27,9 % au niveau national, contre 8,5 % en Suède et 8,3 % aux États-Unis. Selon les données de l'OMS, un taux positif de plus de cinq pour cent signifie que le virus est hors de contrôle.

Avec la deuxième vague de la pandémie, les nouvelles infections ont explosé, et elles ont également fait augmenter le taux de mortalité. Sur les plus de 290.000 cas de coronavirus confirmés en Suisse, 3962 se sont soldés par un décès à ce jour, selon l'université Johns Hopkins.

Décès hebdomadaires (Office fédéral de la statistique)

Le nombre de cas et de décès non déclarés pourrait être beaucoup plus élevé, comme le montre l'Office fédéral des statistiques en citant le taux de surmortalité. Selon ce dernier, au cours de la première semaine de novembre – comme au début du mois d'avril – environ 50 % de plus de personnes sont mortes que ce que les statistiques laissaient prévoir. C'est particulièrement le cas en Suisse romande, et cela concerne presque exclusivement la population de plus de 65 ans.

Lors d'une discussion sur la radio suisse SRF sur le thème «Qui doit être soigné quand la place dans les hôpitaux se fait rare», le médecin de soins intensifs Miodrag Filipovic de Saint-Gall a confirmé jeudi soir que les lits de soins intensifs certifiés étaient déjà occupés à 95 %. Il serait possible de créer des lits supplémentaires, mais le point crucial est le manque de personnel qualifié, a-t-il dit.

À cet effet, une infirmière travaillant dans un service de traitement du coronavirus a indiqué qu'elle travaillait par roulement de 12 heures et qu'elle avait dû annuler des jours de vacances, et une infirmière de COVID-19 a confirmé à quel point le personnel infirmier se sentait déjà épuisé. «En mars, ils nous ont déroulé le tapis rouge, mais maintenant on attend tout de nous comme une évidence», a fait remarquer l'infirmière. Elle n'est pas sûre que son équipe puisse tenir le coup cet hiver.

Les auditeurs ont publié de nombreux commentaires intéressants en réponse à cette émission de la SRF. Ils ont été extrêmement critiques à l'égard de l'appel à l'«autotriage» et au renoncement à occuper un lit de soins intensifs. «En 2020, la Suisse occupe la deuxième place parmi les pays les plus riches du monde», commente par exemple un auditeur. «Je trouve le darwinisme social en Suisse insupportable. Il est clair que dans la pandémie de coronavirus, la Suisse veut défendre sa richesse au détriment des groupes à risque (1.605.800 personnes). Par rapport à beaucoup d'autres pays, elle a des options bien différentes».

(Article paru en anglais le 22 novembre 2020)