Espagne: Podemos nie le danger montant de coup d'État militaire fasciste en Espagne

Par Alejandro López et Alex Lantier
8 décembre 2020

Dans la crise politique explosive provoquée par les révélations d'appels multiples au coup d'État fasciste venant du corps des officiers espagnols, le chef de Podemos et vice-Premier ministre Pablo Iglesias a finalement rompu son silence jeudi. Mais il a insisté pour dire que les complots pour un coup d'État fasciste n’étaient pas un danger.

Il s'agit d'une tentative politiquement criminelle de Podemos pour endormir les travailleurs et les jeunes face au danger croissant du fascisme. La veille, Infolibre avait divulgué les discussions WhatsApp d'un groupe de dizaines d'officiers de l'armée de l'air à la retraite qui proclamaient leur fidélité au dictateur fasciste espagnol Francisco Franco.

Ce groupe dénonçait aussi la gauche, se vantant de ses liens étroits avec l'état-major, et appelait à massacrer la population espagnole. Le général de division à la retraite Francisco Beca a appelé à plusieurs reprises au meurtre de masse pour «extirper le cancer», écrivant: «Je pense que ce qui me manque, c'est de tuer 26 millions de personnes !!!!!!!!»

La veille de l’intervention d’Iglesias, le lieutenant-colonel à la retraite José Ignacio Domínguez, un ancien participant à ce groupe WhatsApp, était invité de l’émission de radio Hora 25. Il lança cet avertissement: «il y a eu et il existe un mouvement pour un pronunciamiento », c'est-à-dire une tentative de faire basculer la politique vers la droite par la menace d’un coup d'État. Parlant des participants au ‘chat’, Domínguez a ajouté: «Ce ne sont pas des monarchistes ou des constitutionnalistes, ce sont des franquistes et ils défendent la dictature. Je ne parle pas seulement de celles du passé, mais celles du futur. Ils aspirent à une dictature. »

Jeudi matin, Iglesias a cependant accordé une interview aux heures de grande écoute à la télévision publique TVE1, insistant effrontément pour dire que rien d'important n'avait été révélé. Il a dit: «Ce que ces messieurs disent, à leur âge et déjà à la retraite, dans une conversation autour de quelques verres de trop, ne présente aucun danger. »

Le dirigeant de Podemos Pablo Iglesias (Source :Wikimedia Commons)

Iglesias a essayé de rassurer le public sur le fait que les messages WhatsApp «ne sont pas représentatifs de nos forces armées». Cela avait été contredit la nuit précédente par le lieutenant-colonel Domínguez, qui a rapporté que le fascisme est bien vivant dans l'armée espagnole: «Le régime de Franco continue d'avoir une forte présence dans l'armée, et Franco continue d'être une figure respectée.»

Iglesias a néanmoins insisté pour dire que les menaces des officiers du groupe WhatsApp n'avaient aucune signification pratique: «S'ils l'avaient fait pendant qu'ils étaient en service actif, évidemment, cela aurait eu des conséquences disciplinaires, mais alors, ils ne l'auraient pas fait. »

Iglesias a affirmé que c'était parce qu'ils n'avaient pas eu «les tripes» de faire campagne pour un coup d'État lorsqu'ils étaient en service actif. Pour appuyer cet argument grotesque, Iglesias a cité l'autorité d'un autre membre éminent de Podemos, le général de l'armée de l'air en retraite et ex-chef d'état-major des armées, Julio Rodríguez. Rodríguez, a affirmé Iglesias, lui avait dit que « certains de ceux qui disent maintenant des atrocités léchaient les bottes de n’importe qui pour assurer leur promotion [dans les rangs]».

L'argument d'Iglesias banalisant le soutien au fascisme dans l'armée est plein de contradictions. Si ces officiers ont longtemps soutenu un coup d'État fasciste mais n'en avaient pas les «tripes» et passaient au contraire leur temps à «lécher les bottes» de l'état-major, cela soulève la question: pourquoi ces officiers pensent-ils maintenant que l'appel à un coup d'État fasciste est un bon moyen de «lécher les bottes» de l'état-major et de la classe dirigeante?

En fait, de puissants éléments de la politique bourgeoise espagnole répandent et légitiment des appels au roi pour qu'il soutienne un coup d'État. Alors qu'Iglesias et Podemos maintenaient un silence confus après les révélations d'Infolibre, le parti fasciste Vox défendait ouvertement au Congrès les discussions WhatsApp obscènes et fascisantes des officiers. Saluant ceux qui appelaient au meurtre de masse de 26 millions d'Espagnols parce qu’ils luttaient pour «l'unité de l'Espagne», la députée de Vox Macarena Olona, a déclaré: «Bien sûr, ils sont des nôtres.»

Beca était le principal signataire d'un groupe de 39 officiers de l'armée de l'air à la retraite qui ont écrit au roi Felipe VI pour dénoncer le gouvernement élu du Parti socialiste (PSOE) et de Podemos. Cela faisait suite à une autre lettre similaire de 73 hauts militaires à la retraite, dont des extraits ont été publiés dans El País. Ces officiers ont maintenant fait circuler une nouvelle lettre, dénonçant à nouveau un gouvernement de «communistes» et soulignant leur «serment de défendre l'intégrité de l'Espagne et l'ordre constitutionnel, en donnant nos vies si nécessaire».

Iglesias dissimule les complots pour un coup d'État fasciste parce que le gouvernement PSOE-Podemos a lui-même effectivement été démasqué comme criminel. Il a mis en œuvre une politique Covid-19 «d'immunité collective», imposant un retour au travail et à l'école qui a conduit à plus de 65 000 morts et à la contamination de 1,5 million de personnes en Espagne. Dans le même temps, alors que le chômage et la faim augmentent, Iglesias rejoint une commission qui distribue des milliards d'euros de fonds de sauvetage de l'UE aux banques et aux grandes entreprises.

Iglesias sait qu'un mouvement de la classe ouvrière contre la menace d'un coup d'État fasciste engagerait également la lutte contre son propre gouvernement. Il se rend donc complice de la menace de coup d'État fasciste, essayant désespérément de la cacher au public.

Des millions d'utilisateurs Twitter ont fait des messages fascistes des généraux en retraite l’un des principaux sujets discutés sur Twitter mardi. Il y eut mercredi le hashtag tendance # YoSoyDeLos26Millones (je suis l'un des 26 millions), où des dizaines de milliers de personnes ont fait des commentaires. Des milliers d'autres ont dénoncé le roi pour avoir gardé le silence. Il y avait de nombreuses références au coup d’État fasciste de Franco en 1936, les trois années de la guerre civile espagnole, et l'assassinat de masse de centaines de milliers de travailleurs de gauche par le régime fasciste de Franco à la fin de la guerre civile.

Un utilisateur de Twitter a déclaré: «Je serais également l'un des premiers. Comme mon grand-père. Il a été abattu simplement parce qu'il aimait parler et participer à la politique. Tout comme moi. Il continue de mâcher de la terre dans sa fosse commune. »

Un autre a déclaré: «Je fais partie des 26 millions de personnes qui ne permettront pas que cela se reproduise. Ils auront affaire à nous en première ligne. »

Iglesias a gardé le silence quatre jours après la première publication d'une des lettres d'officiers fascistes dans El Pais, alors que la colère bouillonnait sur les réseaux sociaux, avant de se positionner publiquement. Il est évident que sa mission était de calmer l'indignation croissante des travailleurs et des jeunes.

Dans son entretien, Iglesias a fait la promotion du régime espagnol et en particulier du roi, qui n'a toujours pas désavoué les lettres, ni divulgué les signataires, ni révélé d'autres appels au coup d'État qu'il a reçus. Iglesias a déclaré: « Je ne doute pas un instant qu'il ne lira même pas la lettre. » Il a reproché au groupe de discussion WhatsApp d'avoir mis le roi « dans une situation absurdement inconfortable […] Si certains messieurs franquistes pensent qu'en associant le chef de l'Etat au franquisme ils lui rendent un service, je pense qu'ils ne comprennent pas que cela contribue de plus en plus à pousser les Espagnols à devenir républicains ».

Ce sont encore là des mensonges. Premièrement, le roi Felipe comme Iglesias lisent sans aucun doute intensivement les lettres que les officiers fascistes envoient. Iglesias siège au conseil supervisant le Centre national de renseignement espagnol (CNI), dont l'un des principaux objectifs est de surveiller les complots de l'armée en vue d’un coup d'État. On sait que le CNI a identifié et stoppé des préparatifs de coup d'État de l'armée espagnole en 1982, 1985 et 2006. Il ne fait aucun doute qu’à présent le CNI rend compte à Iglesias et à d'autres responsables gouvernementaux des activités des officiers fascistes.

De plus, si Iglesias est mécontent que les officiers franquistes mettent le roi dans une position «inconfortable», ce n'est pas qu'il redoute un mouvement pour faire de l'Espagne une République. Il craint que la menace d'une dictature militaro-fasciste ne provoque une éruption dans la classe ouvrière, des grèves et des manifestations, et le développement d'un mouvement politique contre le fascisme. Cela menacerait inévitablement les intérêts de l'oligarchie financière qu'il défend.

Ces événements sont une confirmation irréfutable de l'analyse par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) du rôle réactionnaire des partis de la pseudo-gauche petite bourgeoise comme Podemos. Ces partis ont achevé leur intégration dans l'establishment du renseignement et de l’armée. La tâche critique dans la lutte contre la pandémie et le danger de dictature est la construction de sections du CIQI en Espagne et dans d’autres pays, pour mener une lutte pour une rupture politique avec Podemos et tous ses satellites politiques, impliqués eux aussi dans les manœuvres d’Iglesias.

(Article paru en anglais le 5 décembre 2020)