L'accord sur le Brexit ouvre la voie à de nouveaux conflits

Par Robert Stevens
30 décembre 2020

La Grande-Bretagne et l’Union européenne (UE) sont sur le point de ratifier l’accord commercial conclu le 24 décembre. L’accord entre le Royaume-Uni et les 27 pays de l’UE porte sur des échanges commerciaux d’une valeur d’environ 727 milliards d’euros (mille cent quarante milliards de dollars canadiens). Il préserve un commerce de marchandises sans tarifs douaniers ni contingents entre l’UE et le Royaume-Uni.

L’accord «de commerce et de coopération entre l’UE et le Royaume-Uni au 1er janvier 2021» conclut officiellement le processus de Brexit qui avait débuté en juin 2016, lorsque le Royaume-Uni avait dans un référendum voté à une faible majorité pour quitter l’UE.

Aujourd’hui, le Parlement britannique adoptera l’accord à la hâte après seulement une journée de débat sur un document de 1.246 pages. Le premier ministre conservateur Boris Johnson dispose d’une majorité de 80 sièges et du soutien du principal parti d’opposition, le Parti travailliste. Seuls le Parti national écossais (47 députés) et les Libéraux démocrates (11) ont promis de voter contre.

Le premier ministre Boris Johnson a signé l’accord de retrait du Royaume-Uni de l’UE, le 31 janvier. [Crédit: Premier ministre britannique]

Les ambassadeurs de l’UE se sont réunis à Bruxelles lundi pour approuver l’accord, lançant ainsi le processus d’adoption. L’UE peut le mettre en œuvre provisoirement le 1er janvier avec l’approbation des États membres, mais sans le consentement du Parlement européen. Celui-ci devrait le ratifier courant février.

L’accord a été conclu quelques jours seulement avant la date limite du 31 décembre. La Grande-Bretagne avait quitté l’UE en janvier, via un Accord de retrait avec Bruxelles, entrant dans une phase transitoire d’un an. Sans l’accord conclu la semaine dernière, le Royaume-Uni aurait quitté l’UE dans un «Brexit dur» et été contraint de commercer selon les conditions de l’Organisation mondiale du commerce et un système tarifaire complexe.

Les négociations ont été houleuses, ponctuées de démonstrations de force et de menaces de part et d’autre jusqu’à la dernière minute. Les deux parties ont été obligées de faire des concessions, en particulier le Royaume-Uni sur les droits de pêche.

Vers la fin des négociations, Johnson a été sérieusement affaibli par la victoire de Joe Biden sur Donald Trump aux élections américaines de novembre. La victoire des démocrates, dont l’hostilité envers le Brexit est bien connue, a été une aubaine pour l’UE. La stratégie de Brexit du gouvernement conservateur s’était fortement appuyée sur une adhésion servile à l’agenda «Amérique d’abord» de Donald Trump et sur son hostilité à l’égard de l’UE.

Les deux parties désirant un accord, celui-ci était – avec de nombreuses questions non résolues –tout ce qui pouvait être obtenu dans une situation mondiale dominée par l’escalade des conflits commerciaux entre grandes puissances impérialistes.

En fin de compte, l’accord ne fait rien d’autre que fixer les paramètres à court terme du conflit persistant entre le Royaume-Uni et l’UE. Il est l’expression la plus complète à ce jour des vives tensions qui déchirent l’UE et met en relief les tensions mondiales ayant éclaté entre les États-Unis et l’Europe, le Royaume-Uni étant la principale ligne de faille.

Il est inévitable que les questions que les négociations n’ont pas réussi à résoudre deviennent l’axe de conflits géopolitiques majeurs.

Le document n’a rien à dire sur la politique étrangère, la défense ou la sécurité. Sur nombre de ces questions, le Royaume-Uni est aligné sur les États-Unis et il continuera de s’opposer à l’UE même si Biden cherche d’autres alliés en Europe. Dans la période précédant l’accord, le Royaume-Uni a quitté une série d’accords de sécurité et de défense de l’UE, dont Galileo, son système mondial de navigation par satellite.

Rien n’existe dans l'accord sur les services financiers, domaine où la Grande-Bretagne est un leader mondial avec un secteur financier de 132 milliards de livres sterling (145 milliards d’euros, 228 milliards de dollars canadiens) représentant près de 7 pour cent du PIB. En 2018, les services financiers employaient plus d'un million de personnes et Londres représentait 49 pour cent du produit de ce secteur.

Le Financial Times a rapporté que Bruxelles avait dit à Londres qu’il «faudrait attendre après le 1er janvier pour savoir quels droits d’accès au marché les sociétés britanniques de services financiers auraient à l’avenir. L’UE a averti que ceux-là dépendraient de combien la Grande-Bretagne s’écarterait des normes de l’UE».

Un accord avait été conclu auparavant selon lequel l’accès au marché des services financiers de chacun serait basé sur une «équivalence» des systèmes de réglementation. Mais Bruxelles est la première à obtenir sa rétribution, pleinement consciente des inévitables manœuvres de Londres pour obtenir un avantage économique en sapant les droits de protection des travailleurs, les normes environnementales et d’autres réglementations auxquelles la Grande-Bretagne n’est plus liée.

En annonçant l’accord, Johnson a clairement montré son intention d’établir un «Singapour-sur-Tamise» en concurrence directe avec l’UE. Ce que «nous créons ensemble», a-t-il déclaré dans un discours le 24 décembre, est une «zone géante de libre-échange». Le Royaume-Uni serait désormais «en mesure de décider comment et où nous allons stimuler de nouveaux emplois et de nouveaux espoirs, avec des ports francs et de nouvelles zones industrielles vertes». Des demandes sont déjà en cours pour dix ports francs au Royaume-Uni, qui offriront aux entreprises des impôts peu élevés et une main-d’œuvre bon marché, y compris à Londres.

Johnson a donné sa première interview post-accord au Sunday Telegraph ; le journal nota que le premier ministre avait signalé être «prêt à déchirer l’accord si Bruxelles tentait “régulièrement” de prendre des mesures de rétorsion». Les impôts et réglementations des entreprises seraient examinés, et le chancelier Rishi Sunak, le principal partisan des ports francs, ferait « en tout cela les choses en grand».

L’accord de Brexit met la classe ouvrière en conflit avec les sections les plus impitoyables et les plus rapaces de l’élite dirigeante qui considèrent le Brexit comme leur grande chance de mener enfin à bien «la révolution Thatcher».

L’affirmation réactionnaire de la campagne de «Sortie de l’UE de gauche» en 2014 – menée par le SWP (Socialist Workers Party) et le SP (Socialist Party) – que le Brexit pouvait être autre chose qu’un cauchemar thatchérien pour la classe ouvrière, est réduite en lambeaux. Alors que l’accord était en cours de finalisation, le SWP a commenté de façon pitoyable dans un article de son Socialist Worker intitulé «Le Brexit aurait pu signifier plus que cela», que les Tories avaient « proposé différentes versions du Brexit conçues pour rendre encore plus facile aux patrons d’exploiter les gens. Ils ont envie d’un “Singapour sur Tamise” où les droits des travailleurs sont déchiquetés et les lois racistes renforcées».

Qui aurait pu imaginer que les conservateurs envisageaient pareille chose ?

L’autre grand mythe à voler en éclats est celui de la fraction du «Rester dans l’UE» de l’élite au pouvoir et de ses partisans, à savoir que l’UE a eu ou pourrait un jour avoir une influence modératrice sur les ‘Brexiteurs’ adorateurs du «libre marché» et constituer une voie progressiste pour les travailleurs. Le continent européen tout entier est marqué par les inégalités sociales et des forces d’extrême droite délibérément cultivées comme arme contre la classe ouvrière. De plus, Bruxelles est tout aussi engagé dans une guerre commerciale que Londres.

La poursuite virulente des intérêts de classe par toutes les puissances européennes était claire même dans le calendrier de l’accord. Cette année a connu la plus grande perte de vies humaines évitable sur le continent depuis la Seconde Guerre mondiale ; plus de 525.000 personnes ont succombé à la maladie mortelle ; plus de 71.000 personnes officiellement et au moins 80.000 selon des estimations faisant autorité sont mortes du au COVID-19 rien qu’au Royaume-Uni. Mais à aucun moment, personne, de part et d’autre, n’a suggéré que le départ du Royaume-Uni de l’UE pouvait être retardé, même si – comme le confirment les scènes chaotiques du port de Douvres – la distribution de nourriture et de médicaments était menacée, y compris celle du vaccin anti-COVID-19.

Le Parti de l’égalité socialiste (Royaume-Uni) et les partis frères du Comité international de la Quatrième Internationale se sont opposés dès le début à toutes les factions de la classe dirigeante dans la débâcle du Brexit. Aujourd’hui, nous insistons à nouveau sur le fait que la seule réponse progressiste à la crise sociale et sanitaire à laquelle font face des millions de gens est de mobiliser la classe ouvrière dans une opposition internationaliste et socialiste unifiée à la politique nationaliste et pro-capitaliste de la classe dominante, dans une lutte pour les États socialistes unis d’Europe.

(Article paru d’abord en anglais le 29 décembre 2020)