L’accord d’investissement UE-Chine suscite des tensions avec les États-Unis

Par Nick Beams
5 janvier 2021

L’Union européenne et la Chine ont conclu un accord pour un traité d’investissement qui ouvre des opportunités aux entreprises européennes sur le marché chinois. Mais cela menace d’entrer en conflit avec l’objectif déclaré du nouveau gouvernement Biden aux États-Unis de mobiliser ses alliés dans un front anti-chinois.

L’accord a été annoncé mercredi dernier par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président chinois Xi Jinping. Il était en cours d’élaboration depuis 2014 et jusqu’à il y a quelques mois, semblait être au point mort.

Mais un effort concerté de la chancelière allemande Angela Merkel et de Xi à la suite des élections présidentielles américaines a permis d’obtenir un accord.

Le président chinois, Xi Jinping, à droite, la chancelière allemande Angela Merkel, au centre, le président français Emmanuel Macron, au fond à gauche, et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, au premier plan à gauche, au palais présidentiel de l’Élysée à Paris, mardi 26 mars 2019. (AP Photo/Francois Mori)

Dans un commentaire au Financial Times, le commissaire européen au commerce, Valdis Dombrovskis, a déclaré que l’accord contenait les «résultats les plus ambitieux» que la Chine ait jamais accepté en termes d’accès au marché. Les entreprises européennes auraient plus de certitude et de prévisibilité pour leurs opérations. Dombrovskis remarque qu’on trouve «des changements très bienvenus dans les règles du jeu, car pendant une longue période, les relations commerciales et d’investissement avec la Chine étaient en déséquilibre».

Ces commentaires ont été repris par le président du Conseil européen, Charles Michel, qui a déclaré que l’accord sur les investissements «contribuerait à rééquilibrer les relations commerciales et d’investissement entre l’UE et la Chine». On avait donné aux investisseurs européens un niveau d’accès au marché sans précédent, offrant aux entreprises «une certitude et une prévisibilité pour leurs opérations».

Selon les termes de l’accord, les exigences relatives aux entreprises communes sont levées dans le domaine des services financiers et doivent être progressivement supprimés dans la production automobile. De nouveaux débouchés s’offrent aux entreprises européennes dans les domaines des services de santé, de l’informatique en nuage et des véhicules électriques. La Chine a également accepté de ne pas discriminer les entreprises européennes dans l’attribution de contrats par rapport aux entreprises chinoises détenues et subventionnées par l’État.

Dombrovskis a déclaré que, dans le domaine des services financiers, l’UE avait obtenu les mêmes avantages que l’accord commercial de Phase 1 conclu par les États-Unis et la Chine en janvier dernier.

Pour tenter d’éviter l’opposition des pays et des partis politiques de l’UE, la Chine a accepté de respecter les termes de l’accord de Paris sur le climat et de poursuivre la ratification des normes internationales du travail concernant le travail forcé.

En vertu de cet accord, la Chine bénéficiera d’un accès plus large à certains secteurs manufacturiers de l’UE et à l’industrie énergétique.

Mais le principal avantage pour Pékin se situe sur le plan politique. Xi est intervenu directement dans les négociations, s’entretenant avec Merkel et le président français Emmanuel Macron. Il était impatient de parvenir à un accord face aux critiques de certains milieux chinois que sa politique avait conduit à isoler Pékin en raison de la guerre commerciale et économique menée contre la Chine par le gouvernement Trump.

Cette pression ne se relâchera pas avec le gouvernement Biden. Elle pourrait s’intensifier à mesure que les démocrates cherchent à impliquer les puissances européennes et d’autres dans la lutte contre la Chine contrairement à la démarche isolée adoptée par Trump.

Xi tenait à obtenir cet accord avant l’arrivée au pouvoir du gouvernement Biden, prévue pour le 20 janvier. L’agence de presse officielle chinoise Xinhua a déclaré que dans son appel avec Macron, Xi avait dit que les relations entre la Chine et l’UE «gagnaient en importance mondiale et stratégique dans les nouvelles circonstances».

Noah Barkin, spécialiste des relations Europe-Chine à la société de conseil Rhodium, a déclaré dans une note du mois dernier que l’accord constituait un revers pour les plans de coopération transatlantique contre Pékin et qualifié cet accord de «coup géopolitique pour la Chine».

«Empêcher un tel front transatlantique a été une priorité absolue pour les dirigeants chinois. Cela explique probablement l’intervention de dernière minute de Xi Jinping pour sceller un accord – et l’insistance de Pékin pour qu’il soit conclu rapidement, avant l’entrée en fonction de Biden».

Du côté européen, l’impulsion principale pour l’accord est venue de Merkel qui considère qu’il offre de plus grands avantages aux entreprises automobiles allemandes, comme Daimler et Volkswagen, dans leurs opérations de fabrication en Chine.

Hildegard Müller, la présidente de l’Association allemande de l’industrie automobile, a déclaré peu avant l’annonce de l’accord que celui-ci «améliorerait considérablement l’environnement concurrentiel des entreprises européennes en Chine» et donnerait «un nouvel élan à un cadre mondial fondé sur des règles pour le commerce et l’investissement».

Le nouveau gouvernement Biden n’a laissé aucun doute quant à son opposition.

Avant l’annonce, Jake Sullivan, le choix de Biden comme conseiller à la Sécurité nationale, a écrit sur Twitter que le nouveau gouvernement «serait heureux de consulter rapidement nos partenaires européens sur nos préoccupations communes concernant les pratiques économiques de la Chine».

Un ancien fonctionnaire du gouvernement Obama a déclaré au Financial Times que la pression exercée par Pékin pour conclure l’accord faisait partie d’un effort délibéré pour faire dérailler la perspective d’une plus grande coopération entre les États-Unis et l’Union européenne à propos de la Chine, sous le prochain gouvernement. Essentiellement, Sullivan était intervenu pour «ralentir les choses», mais cela ne s’est pas produit.

Le gouvernement Trump était auparavant intervenu avec une déclaration de John Ullyot, un porte-parole du Conseil national de sécurité des États-Unis.

«Nos alliés et partenaires s’accordent de plus en plus à penser que l’approche évidente dans les relations avec Pékin est “méfiance et vérification”. Tout engagement de [la Chine] qui ne s’accompagne pas de mécanismes de vérification et de mise en œuvre solides n’est qu’une victoire de propagande pour le [Parti communiste chinois]».

Une opposition importante à l’accord existe également dans les cercles européens. Mardi dernier, avant l’annonce de l’accord, Reinhard Bütikofer, le président de la délégation du Parlement européen pour les relations avec la Chine, l’a qualifié d’«erreur stratégique». Il était «ridicule» pour la Commission européenne et les autres négociateurs européens de revendiquer comme un «succès» les engagements de Pékin en matière de droits du travail. Les organisations des droits de l’homme accusent la Chine d’utiliser un grand nombre de Ouïgours détenus dans la province du Xinjiang pour du travail forcé – une affirmation que la Chine nie.

Soulignant l’intensification des rivalités entre les grandes puissances économiques, il a déclaré: «Les valeurs que nous chérissons tous dans nos sermons dominicaux doivent être respectées si nous ne voulons pas être victimes d’un nouveau rival systémique».

L’accord a soulevé la question de savoir comment et même si l’UE coopérera avec les États-Unis dans les relations avec la Chine sous la nouvelle administration Biden. Fin novembre, un document préparé par la Commission européenne avait appelé à une alliance avec les États-Unis pour surmonter les conflits ayant éclaté sous le gouvernement Trump.

Le partenariat entre l’UE et les États-Unis devait être «maintenu et renouvelé» si le monde démocratique voulait faire valoir ses intérêts face aux «puissances autoritaires» et aux «économies fermées qui exploitent l’ouverture dont dépendent nos propres sociétés».

Les détracteurs de l’accord affirment qu’il sapera un partenariat dirigé contre la Chine. Le commissaire européen au commerce, Dombrovskis, a toutefois déclaré au Financial Times que l’accord pourrait aider d’autres pays à obtenir des engagements de la part de la Chine.

Il a déclaré que l’UE voulait «s’engager très étroitement avec les États-Unis» et qu’il ne voyait ni l’accord de Phase I avec le gouvernement Trump [août 2020] ni l’accord de l’UE sur les investissements [avec la Chine] «entraver de quelque manière que ce soit cette coopération».

L’accord doit être ratifié par le Parlement européen avant d’entrer en vigueur et il est certain que ses opposants aux États-Unis et dans l’UE interviendront pour qu’il soit bloqué.

Compte tenu de l’ampleur de la rebuffade à l’égard des États-Unis contenue dans l’annonce de l’accord poussé par Merkel du côté de l’UE, le gouvernement Biden pourrait décider de poursuivre dans la même voie que celle empruntée par Trump.

Thomas Wright, chercheur principal à l’influent Brookings Institute, a déclaré que la décision de l’UE était «incontestablement dommageable et que beaucoup se demanderont à juste titre si cela vaut la peine que Biden parie sur l’Europe».

(Article paru d’abord en anglais le 4 janvier 2021)