Que se serait-il passé si la bande fasciste de Trump avait pris des otages à Washington?

Par Joseph Kishore et David North
18 janvier 2021

Le 6 janvier, des milliers d'extrémistes de droite, mobilisés par des organisations suprémacistes blanches, antisémites, néo-nazies et fascistes, ont pris d'assaut le Capitole à Washington. C’était un événement sans précédent dans l'histoire américaine. Les fascistes comptaient assassiner ou prendre en otage ceux qu'ils considéraient comme des ennemis de Donald Trump, y compris des députés démocrates et même le vice-président Mike Pence. Leur attaque, qui coïncidait avec la certification par le Congrès du vote du Collège électoral, avait pour but d'empêcher la reconnaissance officielle de l'élection de Joseph Biden à la présidence des États-Unis.

Si l’opération avait atteint ses objectifs tactiques, le résultat politique n'aurait pas été seulement de retarder la certification de la présidentielle prévue par la Constitution. Après avoir assassiné des législateurs et pris des otages, les chefs fascistes auraient exigé que le résultat du scrutin dans les États que Trump prétendait faussement avoir gagnés – la Géorgie, l'Arizona, le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie – soit annulé. Les demandes des preneurs d'otages auraient reçu un soutien massif du Parti républicain, et bien sûr de Trump lui-même. Inspiré par le pouvoir exercé par les fascistes à Washington, il y aurait eu, selon toute vraisemblance, des opérations similaires menées dans les capitales de nombreux États des États-Unis.

Sur fond de cette prise de nombreux otages, à l'approche de la date officielle de l'inauguration, Biden et le Parti démocrate auraient subi une pression énorme pour accéder au moins à certaines revendications des preneurs d'otages afin d'arrêter un bain de sang et de rouvrir le gouvernement.

Ce scénario ne s'est pas produit, car l'insurrection fasciste n'a pas atteint ses objectifs tactiques. Les dirigeants ont perdu le contrôle de leur troupes qui, ayant pénétré le Capitole, a perdu un temps précieux à faire des selfies et à piller les bureaux des députés. Les députés ont pu s’échapper avant d'être assassinés ou pris en otage.

Mais quelle que soit l'issue, l'événement lui-même était une tentative de coup d'État. Nier ce fait évident constitue une distorsion de la réalité, qui sert à dissimuler les immenses dangers politiques qui persistent, et qui s'intensifieront, dans les mois à venir.

Au lendemain de la tentative de coup d'État, des journalistes indépendants connus, tels que John Pilger, Glenn Greenwald, Chris Hedges et Joe Lauria (de Consortium News) avancent une vision dangereusement erronée des événements du 6 janvier. Ils prétendent que ce qui s'est passé à Washington n'était rien d'autre qu'un exercice de la liberté d'expression protégé par la constitution et qui a simplement échappé à tout contrôle. L'événement ne devrait pas être décrit comme un coup d'État ou une insurrection. De plus, Trump lui-même est faussement accusé et victimisé. La principale menace pour les droits démocratiques du peuple américain le 6 janvier n'est pas venue de la prise du Capitole, mais plutôt de la privation de l'accès de Trump à son compte Twitter. Selon ce récit désorienté, Donald Trump est bien plus victime que fauteur.

L'article de Joe Lauria du 13 janvier dans Consortium News, "Trump Impeached Amid Efforts to Cancel Him" («Trump destitué alors qu’ont tente de le censurer»), résume ces arguments. En minimisant l'importance du coup d'État, Lauria présente une défense de Trump et de ses complices. Il tente de prouver, en analysant le texte de la harangue de Trump à ses partisans, que ses propos sont en-deçà de ce qui est requis pour une condamnation par le Sénat, dans l’actuelle procédure de destitution contre Trump, en vertu de l'article I, section 3 de la Constitution des États-Unis.

Selon Lauria, le discours de Trump n’est que «le verbe combattant d’un homme politique», qui n’avait pas pour but de provoquer la violence, et encore moins un coup d’État:

«Lorsque [Trump] a dit que les démocrates étaient «impitoyables» et qu’«il est temps que quelqu’un fasse quelque chose», il parlait du fait que Pence et les républicains avaient renvoyé le vote du Collège électoral aux décisions des États clés. C'est tout le contexte de son discours de plus d'une heure. Lorsqu'il a dit ‘persuadez vos gens à se battre’, il parlait des représentants républicains qui auraient à se battre aux premiers tours des élections.

«En l'absence de preuve jusqu'à présent que Trump avait connaissance du projet de prise du Capitole, ou de preuves d'instructions directes de sa part à cet effet, il serait difficile de le condamner devant un tribunal, mais peut-être pas dans un procès politique au Sénat.»

Cette dernière phrase laisse entendre que la condamnation de Trump serait un abus de justice.

Selon Lauria, Trump, mais aussi son fils, Donald Trump, Jr, n'avaient que des objectifs pacifiques. Donald Jr., écrit-il, ne faisait qu'appeler les députés républicains à «voter contre la certification des résultats des élections dans les États-clé" lorsqu'il a dit à la foule qu'il fallait prouver ‘si vous êtes un héros ou un zéro’. Quant à l'avocat personnel fasciste de Trump, Rudolph Giuliani, Lauria dit que son appel à un ‘procès par le combat’ ne concernait que ‘la poursuite de la contestation des résultats informatisés de l'élection’ devant les tribunaux.»

Il conclut qu’il n’y a «aucune preuve à ce jour que Trump ait eu connaissance du projet de prise du Capitole». Il est étonnant que Lauria puisse concilier une conclusion aussi naïve avec des décennies d'expérience en tant que journaliste d'investigation.

Lauria poursuit en insistant sur le fait que l’on ne peut parler de «coup d'État», car cela serait un «renversement d'un gouvernement existant et de son remplacement par de nouveaux dirigeants». Or, c'est précisément ce que les comploteurs cherchaient à faire: annuler les résultats de l'élection et empêcher l'investiture de Biden. Lauria, par contre, affirme que «le petit nombre de manifestants qui auraient pu rêver d'un coup d'État n'avaient que le palais présidentiel de leur côté, rien d'autre».

Ils «n'avaient que le palais présidentiel»?!

Dans un effort encore plus absurde pour nier la gravité des événements du 6 janvier, Lauria écrit: «C'était une tentative de prise de contrôle du Capitole, pas du pays». Les insurgés ont seulement tenté de s'emparer de Washington! Cela soulagera certainement les citoyens de Los Angeles, Houston, Chicago, Detroit, Boston et New York.

Lauria justifie les efforts républicains pour annuler le vote du Collège électoral, la manœuvre même qui a fourni le prétexte à l'assaut du Capitole. Il affirme que «ces républicains étaient tout à fait dans leurs droits de contester les résultats et de susciter un débat et un vote dans les deux chambres. Dire que ce droit constitutionnel est une incitation ou un soutien à l'émeute est extraordinairement exagéré.» Le fait que la contestation des républicains ait été fondée sur des mensonges purs et simples sur une élection volée (c'est la version de Trump du mythe hitlérien du «coup de poignard dans le dos» sur la défaite de l'Allemagne dans la Première Guerre mondiale) ne trouble pas Lauria.

La défense de Trump par Lauria ignore la chronologie et le contexte politique des actions de Trump. Il oublie que le 1er juin, Trump a utilisé la police militaire contre des manifestants à Washington et a menacé d'invoquer la Loi sur l'insurrection pour déployer l'armée à travers le pays. Il ne dit rien sur le complot d'enlèvement et d'assassinat des gouverneurs du Michigan et de la Virginie, révélé en octobre, qui a été encouragé par l'appel de Trump à «Libérer le Michigan!» Il ne relève pas non plus le fait que les principaux alliés de Trump lui ont demandé à plusieurs reprises de déclarer l’état d’urgence afin de conserver le pouvoir s'il perdait les élections.

Le déni du tentative de coup fasciste le 6 janvier est lié à l'affirmation selon laquelle la fermeture du compte de Trump par Twitter était la menace la plus sérieuse pour les droits démocratiques, bien plus dangereuse que les actions de ses partisans.

Le 11 janvier, sur l’émission radio «Democracy Now!», le journaliste Chris Hedges a employé le même formalisme verbal pour acquitter Trump de sa tentative de coup d'État: «Je pense que, clairement, si on lit froidement ce que Trump a dit à ses partisans, il n'a pas appelé les gens à entrer par effraction dans le Capitole et à prendre des gens en otage.»

Il insiste surtout sur la nécessité de s’opposer à l'action menée par Twitter contre Trump: «Mais répondre en donnant à ces entreprises privées le pouvoir de fonctionner comme des censeurs pour des milliards de personnes reviendra nous hanter. On le voit, ce n'est pas seulement Trump qu'ils visent. C'est toujours, en fin de compte, la gauche qui paie pour ce genre de censure.»

Il est vrai que la cible principale de la censure par l'État et les entreprises est la gauche socialiste et la classe ouvrière. Le Parti de l'égalité socialiste ne fait pas sienne la demande d’une dissolution des partis de droite par l'État capitaliste. Cependant, la gauche socialiste et ceux qui veulent défendre les droits démocratiques ne se donnent pas pour but la défense de la «liberté d'expression» d'un président fasciste qui dirige une bande armée cherchant à provoquer l'annulation d'une élection.

En justifiant leur défense du droit de Trump à la liberté d'expression sans entrave – même si cela signifie en pratique lui permettre de mobiliser et de diriger ses partisans à travers le pays en pleine insurrection fasciste – Lauria, Hedges et d'autres rappellent à leurs lecteurs tous les terribles crimes commis par l'impérialisme américain, soutenu par le Parti démocrate. John Pilger, par exemple, souligne les crimes commis par Washington contre les Houthis au Yémen. Ce n'est que de la démagogie petite-bourgeoise. Pilger n'explique pas comment l’émergence d'un régime néofasciste aux États-Unis améliorerait la politique étrangère américaine au Yémen ou ailleurs.

Une analyse de classe, éclairée par le marxisme et l'expérience historique du mouvement socialiste international, expliquerait que l'action de Twitter reflète une crise aiguë au sein de l'État bourgeois, dont la fraction semi-constitutionnelle, compromise par ses reniements et menacée de renversement violent, a cherché à empêcher Trump de mobiliser ses partisans fascistes. Pourquoi les opposants de gauche à la tentative de coup d'État devraient-ils s'opposer à la perturbation des communications de Trump? En fait, si Twitter n'avait pas pris cette mesure, les socialistes interpréteraient à juste titre sa «neutralité» comme une complicité ouverte avec les conspirateurs.

Dans le cadre de leurs propres efforts indépendants pour mobiliser l'opposition ouvrière à la conspiration de Trump, les socialistes exhorteraient les travailleurs de Twitter et d’autres employés de l'industrie technologique à lui couper l’accès aux réseaux sociaux et à perturber ceux de ses partisans armés. En fait, de nombreuses demandes dans ce sens ont été formulées par les travailleurs de Twitter eux-mêmes, ce qui a été un facteur important dans la décision de Twitter de fermer le compte de Trump. Un article paru dans Vanity Fair observe que «Twitter aurait pu avoir sa propre insurrection s'il n'avait pas largué Trump.» Hedges considère-t-il que ces demandes des travailleurs constituent une violation inadmissible de la liberté d'expression?

Le WSWS n'est pas indifférent aux conséquences d'un renversement fasciste du gouvernement américain. Le danger posé par la «Big Tech» et le Parti démocrate ne sera pas résolu en acceptant passivement, sous couvert de la défense inconditionnelle de la liberté d'expression, l'établissement d'un régime autoritaire dirigé par Trump, soutenu par des groupes fascistes. Notre slogan au milieu d'une attaque fasciste contre le Congrès n’est pas: «Ne touchez pas à Hitler! La liberté d'expression pour Trump!»

En répondant aux arguments faux et politiquement désorientés de Lauria, Hedges et d'autres, il n'est pas dans notre intention de nier ou de discréditer leurs contributions journalistiques à l'exposition des crimes du capitalisme américain. Cependant, leur réponse à cette crise majeure et sans précédent est profondément erronée et doit être combattue.

Ce type de minimisation ne sert pas seulement à fournir une couverture politique à Trump, il sème une attitude complaisante sur la force de la démocratie américaine. Même avec l'échec tactique, les conséquences de l'insurrection seront durables. Le résultat du coup d'État, aidé par les efforts des démocrates pour dissimuler la conspiration, sera d'intégrer l'extrême-droite dans la structure de la politique américaine.

C'est pourquoi la question-clé est l'activation politique de la classe ouvrière. Elle ne peut pas laisser aux démocrates, aux républicains ou, d'ailleurs, aux «Big Tech» le soin de sortir de cette crise.

Il faut comprendre la signification des événements du 6 janvier. Il faut en tirer les leçons politiques. Ce n'est que sur cette base qu'il sera possible d'éduquer les travailleurs et les jeunes, de construire un véritable mouvement socialiste de masse et de défendre les droits démocratiques et sociaux de l'écrasante majorité du peuple.