Les auditions du Sénat pour le cabinet de sécurité de Biden révèlent l’unité des deux partis sur la guerre et la réaction

Par Bill Van Auken
22 janvier 2021

La veille d’un discours d’investiture dans lequel le nouveau président Joe Biden avait invoqué la nécessité de l’unité une dizaine de fois, le Sénat a tenu des audiences de confirmation pour les principaux candidats à son cabinet de sécurité. La teneur de ces séances a clairement montré que l’un des principaux fondements de l’unité entre le nouveau gouvernement et un Parti républicain qui a cherché à renverser l’élection de Biden – notamment par la tentative de coup d’État fasciste du 6 janvier au Capitole – sera un accord bipartite sur les politiques d’agression impérialistes à l’étranger.

Trois candidats ont comparu devant des commissions sénatoriales distinctes mardi: Anthony Blinken aux Relations étrangères, Lloyd Austin aux Services armés et Avril Haines aux Renseignements.

Le sénateur républicain Lindsey Graham écoute lors d’une audience de confirmation le candidat au poste de secrétaire d’État, Antony Blinken, devant la commission sénatoriale des relations étrangères au Capitole à Washington, mardi 19 janvier 2021. (Alex Edelman/Pool via AP)

Tous sont des vétérans de la politique criminelle menée par le gouvernement Obama, des guerres et des interventions de changement de régime au Moyen-Orient au programme d'assassinat par drones en passant par le coup d'État de 2014 en Ukraine.

La question primordiale abordée lors des auditions était la préparation du conflit de «grande puissance» avec la Chine. Au cours de la campagne électorale de 2020, le gouvernement Trump avait tenté de présenter Biden comme un laxiste envers Pékin, mais les candidats ont clairement indiqué que le nouveau gouvernement est déterminé à intensifier la campagne antichinoise de Washington jusqu’au conflit armé.

Blinken a été le plus explicite sur ce point, adoptant l’essentiel de la politique du gouvernement Trump. «Je crois aussi que le président Trump a eu raison d’adopter une approche plus dure à l’égard de la Chine», a-t-il déclaré à la commission. «Je suis en désaccord avec la façon dont il a procédé dans un certain nombre de domaines, mais le principe de base était le bon, et je pense que cela est en fait utile pour notre politique étrangère».

Tout en ne précisant pas où la nouvelle administration sera en désaccord avec la politique chinoise du gouvernement Trump, Blinken a fait siens les arguments antichinois, notamment l’accusation selon laquelle Pékin aurait trompé le monde sur le coronavirus et l’affirmation selon laquelle la Chine serait coupable de «génocide» contre les musulmans ouïgours, une accusation lancée le même jour par le secrétaire d’État Mike Pompeo, farouchement anti-Chine, de Trump. Cette dernière flèche décochée à l’endroit de Pékin n’a reçu l’approbation d’aucun autre pays.

Le seul domaine de conflit potentiel avec le panel du Sénat est l’accord nucléaire iranien auquel le gouvernement Obama, avec les autres grandes puissances mondiales, a adhéré en 2015 pour lever les sanctions imposées à Téhéran en échange d’une forte réduction de son programme nucléaire civil. Le gouvernement Trump a unilatéralement abrogé ce traité en novembre 2018, imposant un régime de sanctions «à pression maximale» qui équivaut à un état de guerre et a entraîné la pauvreté, la faim et des décès évitables au sein de la population iranienne.

Même si Biden avait indiqué son intention de rejoindre l’accord, Blinken a clairement fait savoir que cela ne se produirait pas de sitôt, voire jamais. Le nouveau président démocrate du Sénat, Bob Menendez du New Jersey, et le membre républicain le plus important, Jim Risch de l’Idaho, sont tous deux opposés au traité, officiellement connu sous le nom de Plan d’action global commun (JCPOA).

Blinken a déclaré que l’Iran devrait se conformer à nouveau pleinement au JCPOA avant que les sanctions draconiennes ne soient levées. Téhéran a augmenté son stock d’uranium, ainsi que son niveau d’enrichissement en réponse à l’agression américaine et à l’échec des puissances d’Europe occidentale à contrer efficacement le blocus économique de Washington. Le gouvernement iranien soutient que Washington doive faire le premier pas en cessant de violer l'accord.

Par ailleurs, Blinken a déclaré que le gouvernement Biden chercherait à conclure un accord «plus long et plus fort», c’est-à-dire un accord qui non seulement restreindrait le programme nucléaire iranien de manière permanente, mais qui obligerait également Téhéran à abandonner son programme de missiles conventionnels et à se soumettre à l’hégémonie des États-Unis au Moyen-Orient. L’Iran a insisté sur le fait que ces questions ne sont pas négociables.

«Nous sommes loin de là», a-t-il assuré à la commission sénatoriale en ce qui concerne la réintégration des États-Unis dans l’accord nucléaire.

Blinken a également indiqué que la nouvelle administration mènera une politique plus agressive à l’égard de la Russie. «Le défi posé par la Russie sur toute une série de fronts est également un défi urgent», a-t-il déclaré. «C’est une haute priorité pour la nouvelle administration.» Il a déclaré qu’il était d’accord pour que l’on fournisse de «l’armement létal» au régime de droite en Ukraine et a indiqué que le nouveau gouvernement poursuivrait la campagne du gouvernement Trump pour empêcher l’achèvement du gazoduc Nord Stream2.

Il a exprimé son accord essentiel avec la politique d’agression du gouvernement Trump envers le Venezuela, affirmant que le nouveau gouvernement continuerait à reconnaître le pantin de droite des États-Unis, Juan Guaidó, comme le chef de l’État du pays et refuserait toute négociation avec le président Nicolas Maduro.

Blinken a indiqué que le gouvernement Biden n’a pas l’intention de revenir sur la politique du gouvernement Trump qui consiste à accorder à Tel-Aviv toute la latitude voulue, y compris le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem. Il a déclaré qu’il reviendrait à une politique de soutien nominal à la solution dite de deux États, tout en assurant aux sénateurs qu’il n’existait aucune perspective de progrès «à court terme» vers une telle solution, qui est devenue lettre morte avec l’occupation israélienne implacable, soutenue par les États-Unis, des terres palestiniennes dans les territoires occupés.

Le seul point sur lequel il a exprimé ses divergences avec le gouvernement Trump concernait son soutien à la guerre quasi génocidaire menée par les Saoudiens contre le Yémen, ainsi que sur le fait que le gouvernement Trump ait récemment qualifié les rebelles Houthis d’organisation «terroriste». Cette mesure servira à bloquer l’approvisionnement en nourriture d’une population confrontée à une famine de masse.

Personne au sein de la commission n’a été impoli au point de noter que c’est Blinken qui, en tant que secrétaire d’État adjoint d’Obama en 2015, s’était rendu à Riyad pour cimenter l’accord en vertu duquel le Pentagone a fourni des armes et un soutien logistique, y compris le ravitaillement en carburant des bombardiers saoudiens, ouvrant la voie au massacre de masse des civils yéménites. Même en feignant le désaccord avec les politiques du gouvernement Trump, Blinken a affirmé l’obligation de Washington de défendre la maison de Saoud contre l’«agression» houthie!

Au cours de son mandat au département d’État et en tant que membre de l’establishment de la politique étrangère du Parti démocrate, Blinken a été un fervent défenseur d’une intervention militaire américaine plus agressive en Libye et en Syrie.

Pour résumer son asservissement à la droite républicaine, il a répondu à une série de questions décisives posées par le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham, anciennement fervent partisan de Trump.

Considère-t-il l’Iran comme le premier «État commanditaire du terrorisme» au monde? «Oui», a répondu Blinken. Croyait-il qu’Israël est une nation raciste? «Non». Un retrait des forces américaines d’Afghanistan devrait-il être «conditionné»? «Absolument.» Et que dirait-il aux Centraméricains qui fuient la violence et la faim pour survivre? «Je dirais: “Ne venez pas”.»

Graham était visiblement ravi. «Je pense que vous êtes un choix remarquable, et j’ai l’intention de voter pour vous», a-t-il déclaré.

La ligne essentielle établie par Blinken a été reprise par les autres candidats quand ils ont témoigné mardi. Promue par Biden au poste de directrice du renseignement national, Avril Haines a déclaré à la commission sénatoriale du renseignement que la Chine est «le plus important concurrent stratégique de Washington».

Haines, en tant que directrice adjointe de la CIA sous Obama, était l’une des architectes du programme d’assassinat par drone qui a fait d’innombrables victimes au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique. L’équipe de Biden la présente comme «la première femme DNI [directeur du renseignement national]».

«La Chine est un défi pour notre sécurité, notre prospérité et nos valeurs dans de nombreux domaines, et je soutiens une position agressive», a déclaré Haines. «C’est la place que nous occupons maintenant et qui est plus affirmée que celle que nous avions sous le gouvernement Obama-Biden».

Sur l’Iran, elle a répondu à une question sur la réintégration de Biden dans l’accord nucléaire en disant: «Je pense, franchement, que nous en sommes loin», ajoutant que le nouveau gouvernement «devra se pencher sur les questions des missiles balistiques» et des «activités déstabilisatrices» de l’Iran.

Dans son témoignage devant la commission sénatoriale des services armés, le général Lloyd Austin (à la retraite), nommé par Biden comme secrétaire à la Défense, a utilisé un langage belliqueux pour décrire la Chine comme une «puissance hégémonique régionale» dont «l’objectif est d’être une puissance mondiale dominante». Il a ajouté qu’«ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous concurrencer dans un certain nombre de secteurs, et on doit avoir une approche qui implique l’ensemble du gouvernement pour faire reculer leurs efforts de manière crédible».

Selon Austin, il faudrait, pour exercer ces pressions sur la Chine, une production accélérée de systèmes d’armes nucléaires avancés.

Tout comme Haines, la nomination d’Austin est présentée comme avant-gardiste dans la mesure où il serait le premier secrétaire noir à la Défense. Mais ce qui est plus important que la couleur de sa peau, est que, tout comme le premier secrétaire à la Défense de Trump, le général James «Mad Dog» Mattis, il est un général récemment retraité dont l’assermentation exige que les deux chambres du Congrès renoncent à une loi qui interdit à tout ancien officier de servir à ce poste jusqu’à sept ans après avoir quitté l’armée.

Cette loi visait à renforcer le contrôle civil sur l’armée. La nomination d’Austin, qui succède à Mattis au poste de commandant du Commandement central américain (CENTCOM) qui est chargé de superviser les guerres sanglantes de l’impérialisme américain au Moyen-Orient et en Afghanistan, est une autre indication de la militarisation en profondeur de l’appareil d’État américain.

Depuis qu’il a quitté l’armée, Austin a pris place au conseil d’administration de Raytheon Corp, l’un des plus grands fournisseurs d’armes du Pentagone. S’il est assermenté en tant que secrétaire à la Défense, il devrait démissionner de cette entreprise de défense et, ce faisant, recevrait une indemnité de départ de 1,7 million de dollars.

Une déclaration du candidat au poste de secrétaire d’État, Blinken, a résumé la vision du nouveau gouvernement sur le rôle mondial de Washington. Il a déclaré à la commission sénatoriale: «La réalité est que le monde ne s’organise pas de lui-même. Lorsque nous ne sommes pas engagés, lorsque nous ne dirigeons pas, deux choses se produisent: soit un autre pays essaie de prendre notre place, mais probablement pas d’une manière qui favorise nos intérêts ou nos valeurs. Ou bien personne ne le fait, et c’est le chaos».

En d’autres termes, l’impérialisme américain doit «organiser» le monde. Dans les conditions de son hégémonie économique en déclin, cela ne peut se traduire que par une éruption mondiale du militarisme américain.

(Article paru en anglais le 21 janvier 2021)