Tandis que la campagne de vaccination s’avère être un fiasco

La menace d’un coup d’État fasciste grandit au Brésil

Par Tomas Castanheira
24 janvier 2021

La vaccination de la population brésilienne contre le COVID-19 a commencé lundi. Comme dans le reste du monde, après une intense campagne médiatique autour de la vaccination, qui visait en même temps à étouffer toute discussion sur les mesures sociales nécessaires pour combattre la pandémie, la distribution du vaccin dans le pays s’avère être un fiasco.

A new patient suspected of having COVID-19 is pulled into the Regional Hospital of Samambaia, which specializes in the care of coronavirus patients in Brasilia, Brazil, Thursday, Jan. 7, 2021. (AP Photo/Eraldo Peres)

Le gouvernement du président fasciste brésilien Jair Bolsonaro prévoit d’immuniser moins de 50 millions des plus de 200 millions de Brésiliens lors de la première phase de son programme de vaccination, d’une durée de quatre mois. Le reste de la population est censé se faire vacciner par la suite, sur une période estimée à 12 mois, c’est-à-dire jusqu’en 2022.

Cependant, la première phase du programme est déjà assez compromise. Le gouvernement ne dispose que de six millions de doses de vaccin, ce qui est suffisant pour immuniser trois millions de personnes avec les deux doses nécessaires. La production des vaccins restants est absolument paralysée.

Le pays attend des livraisons de la Chine pour poursuivre la production du vaccin «Coronavac», qui est fabriqué par l’Institut Butantan de São Paulo, et il n’y a toujours pas de prévisions quant à leur arrivée. La production du vaccin Oxford/AstraZeneca, que la société Fiocruz fera au Brésil, n’a même pas encore commencé. Après un imbroglio commercial, une cargaison de 2 millions de vaccins en provenance d’Inde devrait arriver le 22 janvier au Brésil.

Pendant ce temps, les infections et les décès dus au COVID-19 augmentent à un rythme frénétique. Mercredi, le Brésil a enregistré 1.382 nouveaux décès, le pire chiffre des cinq derniers mois, suivi par 1.316 décès jeudi. Le pays a également enregistré plus de 60.000 cas quotidiens le mardi et le mercredi, et 59.119 cas le jeudi, ce qui porte le nombre moyen d’infections au plus haut niveau depuis le début de la pandémie.

La semaine dernière, l’effondrement total du système de santé dans la capitale amazonienne, Manaus, a choqué le pays entier. L’épuisement des réserves d’oxygène dans les hôpitaux a entraîné la mort par asphyxie de plusieurs patients. Cette situation obscène s’est répétée dans l’État voisin du Pará, où sept patients sont morts mardi soir en raison d’un manque d’oxygène dans un hôpital de la ville de Coari.

Les infectiologues ont indiqué que l’incidence d’une nouvelle variante plus infectieuse du virus était le facteur clé de l’explosion d’une deuxième vague de cas plus intense en Amazonie. Cette nouvelle variante brésilienne – qui a des caractéristiques génétiques communes avec celles récemment découvertes en Afrique du Sud et au Royaume-Uni – a été trouvée dans plus de 40 pour cent des patients infectés testés fin décembre à Manaus. Sa propagation inévitable dans tout le pays rend encore plus urgente une action immédiate pour stopper la pandémie.

L’éminent médecin et scientifique brésilien Miguel Nicolelis, qui a pris en charge la coordination de la commission scientifique du «Consórcio do Nordeste» (Consortium du Nord-Est) qui se consacre à la lutte contre la pandémie dans cette région du Brésil, a mis en garde contre les conséquences désastreuses du maintien des activités économiques.

Il a tweeté le 4 janvier: «C’est fini. L’équation brésilienne est la suivante: soit le pays entre immédiatement dans un confinement national, soit nous ne pourrons pas enterrer nos morts en 2021».

Dans une déclaration à El País le 18 janvier, Nicolelis a déclaré «L’impact de cette avancée synchronisée du virus dans tout le Brésil tend à être pire que la première vague. On a besoin des mois pour que le vaccin fasse effet ici, et pour l’instant nous avons un pourcentage minimum de doses. C’est temps de mettre à nouveau en œuvre les mesures de confinement».

Aucune force politique de l’establishment brésilien ne propose de mettre en œuvre ces mesures nécessaires d’urgence. Nicolelis lui-même a déclaré que les États qui composent le Consórcio do Nordeste – qui sont gouvernés par le Parti des travailleurs (PT), le Parti communiste maoïste du Brésil (PCdoB) et leurs alliés – avaient encouragé des réouvertures économiques irresponsables qui «ont généré des agglomérations qui synchronisent la deuxième vague dans tout le pays».

Même les confinements limités, avec la fermeture partielle des activités économiques et le contrôle des flux de population, adoptés par ces États dans la première moitié de 2020, ne sont plus envisagés aujourd’hui.

Les désaccords entre certaines sections de la classe dirigeante brésilienne excluent les politiques nécessaires pour sauver les centaines de milliers de vies menacées par la propagation du virus. Cependant, les divisions au sein de l’État brésilien s’accentuent face à la crise prolongée du COVID-19. L’économie nationale est dans l’impasse en raison de la crise capitaliste mondiale, des conflits géopolitiques croissants et du mécontentement des masses brésiliennes soumises à l’appauvrissement et au nombre croissant de décès dus au COVID-19.

La crise provoquée par l’arrêt de la production de vaccins et l’effondrement du système de soins de santé à Manaus ont poussé de nouvelles sections de l’establishment bourgeois à s’opposer à Bolsonaro. Nombreux sont ceux qui ont accusé la politique étrangère du gouvernement Bolsonaro, hostile à la Chine et alignée sur les États-Unis, d’être la cause du retard dans les importations d’ingrédients de vaccins en provenance de Chine. Les discussions sur la destitution de Bolsonaro ont également repris cette semaine, poussées par les accusations de négligence criminelle de son gouvernement à Manaus.

Des documents récemment publiés par le ministère de la Santé dirigé par le général Eduardo Pazuello montrent que le 4 janvier, le gouvernement avait déjà reconnu la «possibilité imminente d’un effondrement du système de santé dans 10 jours». Le 8 janvier, six jours avant l’épuisement des réserves d’oxygène, le producteur local d’oxygène a averti le ministère de la «possible pénurie» à Manaus et lui a conseillé de «chercher d’autres sources pour le produit».

Le bureau du procureur général (PGR) a convoqué Pazuello pour qu’il explique pourquoi, au cours des 15 jours suivants, il n’avait pas fourni de réserves d’oxygène à Manaus, même après des avertissements répétés. En plus de son incapacité à garantir l’oxygène, le ministère a imposé l’administration «préventive» de médicaments dont on n’avait pas prouvé l’efficacité dans le traitement du COVID-19, tels que la chloroquine et l’ivermectine, aux patients de Manaus.

Vendredi dernier, le PGR a reçu une demande d’ouverture de procédure pénale contre Bolsonaro, signée par plus de 300 personnalités publiques, parmi lesquelles des juristes, des autorités médicales et d’anciens ministres d’État. Ils ont exigé que le président soit dénoncé pour des manquements à la santé publique, des attaques publiques contre les vaccinations, la promotion de médicaments sans fondement scientifique et une négligence grave à Manaus.

En réponse à ces développements, le procureur général de la République, Augusto Aras, a publié mardi une note qui déclarait son refus d’enquêter sur le président et d’autres responsables de l’exécutif. Il a défendu la préservation de la «stabilité institutionnelle» face à «l’attente d’une aggravation de la crise sanitaire dans les prochains jours». Aras a préconisé que «l’état de calamité publique [décrété avec l’arrivée de la pandémie au Brésil] est l’antichambre de l’état de défense».

La distorsion par Aras de la Constitution brésilienne représente un grave danger pour la démocratie. En forgeant le concept d’«antichambre de l’état de défense», il permet d’interpréter la situation juridique actuelle au Brésil comme un état d’exception, c’est-à-dire la suspension des droits démocratiques. Cette menace est d’autant plus importante face à la réaction de Bolsonaro à la tentative de coup d’État fasciste des partisans de Trump aux États-Unis.

Bolsonaro a répondu au coup d’État du 6 janvier en défendant les allégations de Trump selon lesquelles les élections américaines étaient truquées et a menacé de répéter les mêmes accusations au Brésil. Il a même menacé de lancer un coup d’État s’il n’était pas réélu en 2022. Ces derniers jours, il a exacerbé ces menaces.

Jair Bolsonaro at the Brazilian Air Force 80th anniversary, Wednesday, Jan. 20, 2021, Brasília, Brasil. (Alan Santos/PR)

Il présente toutes les critiques adressées à son gouvernement, et en particulier celles du ministre Eduardo Pazuello, un général de l’armée de terre en service actif, comme des attaques contre les forces armées elles-mêmes. Il cherche ainsi à rallier les militaires derrière ses objectifs fascistes.

Lundi, le président a déclaré à ses partisans et à la presse d’extrême droite que «nous, les militaires, sommes le dernier rempart contre le socialisme. Ce sont les forces armées qui décident si un peuple vivra dans une démocratie ou une dictature».

Mercredi, pour célébrer le 80e anniversaire de l’armée de l’air brésilienne, Bolsonaro a prononcé un discours dans lequel il a fait l’éloge de l’armée en disant qu’elle était «une base importante sur laquelle devait s’appuyer la mission de notre gouvernement». Il a déclaré: «Le Brésil a connu des changements au cours des deux dernières années. L’un des plus importants: nous avons un président de la République qui, avec son état-major et ses ministres, croit en Dieu et respecte les militaires, un fait rare dans notre pays au cours des trois dernières décennies».

Bolsonaro est le premier président, depuis la fin de la dictature militaire qui a dirigé le Brésil de 1964 à 1985, qui proclame ouvertement ses liens avec ce régime sanguinaire et qui affirme que son propre gouvernement a une base d’appui dans l’armée. Il a répondu aux critiques adressées à son administration par une menace violente: «Selon l’origine de ces incendies, nous sommes sûrs d’être sur la bonne voie... Mais les quelques secteurs qui rament dans la direction opposée, soyez-en sûrs: vous serez vaincus».

La classe ouvrière brésilienne doit prendre ces menaces très au sérieux. Ce sont les travailleurs – et non pas l’opposition bourgeoise molle avec le PT à sa tête – qui sont ceux qui «rament dans la direction opposée» de Bolsonaro. C’est la classe ouvrière, qui lutte à la fois contre l’inégalité sociale et contre le fait d’être envoyée à la mort dans des lieux de travail infectés, qui représente la seule alternative au programme fasciste du gouvernement actuel. Cela ne peut être réalisé que par la lutte pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 23 janvier 2021)