La science de la pandémie confirme les inquiétudes des enseignants quant aux dangers de la réouverture des écoles

Deuxième partie

Par Benjamin Mateus
25 janvier 2021

Suite du 25 janvier. Pour lire la première partie, cliquez ici.

Ce que montrent les études sur la réouverture des écoles

Les partisans de la réouverture des écoles font référence à de nombreux rapports ou études limités qui tentent de donner du crédit à leur position selon laquelle les écoles sont sûres. Ce qui caractérise beaucoup de ces études est la portée limitée de leurs données sur les écoles, le petit intervalle de temps pour évaluer ces questions et la limitation de leur analyse au début de l'automne, lorsque l'incidence des cas de COVID-19 était à son point le plus bas.

Parmi ceux-ci, un rapport national récent de Tulane souvent cité mérite d'être examiné. L'étude tente de discerner l'impact de la réouverture des écoles sur les taux d'hospitalisation, ce qui est une question d'une importance capitale. Le rapport conclut [en anglais] que dans les milieux où la transmission virale et les hospitalisations étaient déjà faibles, l'ouverture des écoles pour un apprentissage en personne ou hybride ne semblait pas avoir d'impact sur les systèmes de soins de santé. Cependant, dans les régions où les infections sont plus répandues, l'ouverture des écoles semble avoir aggravé la situation.

Elementary school students in Godley, Texas, Wednesday, Aug. 5, 2020. (AP Photo/LM Otero)

Il y a des limites à cette étude qu'il convient de mentionner. Les auteurs utilisent un décalage étroit de deux à cinq semaines entre l'exposition aux personnes infectées et les hospitalisations potentielles. Ils écrivent: «Nous ne pouvons même pas essayer d'estimer les effets des changements de statut d'ouverture qui se sont produits après septembre. Même si nous disposions de données plus récentes, tout changement ultérieur impliquerait probablement une endogénéité [contradictions inhérentes] dans la dynamique de la réouverture des écoles qui serait difficile à prendre en compte dans une analyse empirique.»

Ils poursuivent en disant: «La plupart des écoles qui offrent un enseignement en personne donnent également aux familles la possibilité de suivre un enseignement à distance, et de nombreuses familles en profitent. Cela signifie que nous estimons en fait l'effet de la politique consistant à renvoyer tous les enfants en personne, et non l'effet d'avoir réellement tous les élèves dans les bâtiments scolaires comme ils l'étaient avant la crise. Donc, même si ces résultats étaient pris au pied de la lettre, ils ne signifient pas que le fait de renvoyer tous les enfants à l'école en personne, même dans les comtés à faible taux d'hospitalisation, serait sans danger.»

Le problème, comme indiqué ci-dessus, est que, dans de nombreux cas, un tiers seulement des enfants ont repris leurs études en personne, de sorte que les conséquences de la réouverture des écoles ne peuvent pas encore être pleinement mesurées.

Les données analysées de juin à août, telles que rapportées par NPR, ont révélé que les personnes dans la vingtaine représentaient la plus grande part des cas confirmés. En raison de la nature asymptomatique ou des symptômes légers de ce groupe, ils seront négligés par les services de santé publique et ne contribueront pas de manière significative à l'utilisation des ressources sanitaires. L'augmentation des infections au sein de ce groupe précède l'augmentation de la COVID-19 d'au moins quatre à 15 jours chez les personnes de plus de 60 ans, voire plus, selon les interactions sociales et les variations régionales de la démographie, ce qui rend l'étude de Tulane sur l'ouverture des écoles et les hospitalisations difficile à interpréter.

Une étude récente réalisée à Montréal, au Québec [en anglais], a évalué la transmission de la COVID chez les enfants d'âge scolaire de septembre jusqu’au début janvier, soit une période de plus de quatre mois. Les auteurs ont indiqué que «la transmission de la COVID chez les enfants d'âge scolaire n'est pas une conséquence, mais plutôt un déterminant du niveau général d'infection dans les communautés environnantes.» En d'autres termes, les enfants étaient la source de la propagation communautaire. Les données ont révélé que les cas ont d'abord commencé à augmenter chez les 10 à 19 ans, avec une augmentation ultérieure chez les adultes de 30 à 49 ans. Comme l'a noté la Gazette de Montréal, «l'étude a révélé que ce sont les enfants qui ont transmis le virus aux adultes lors de la réouverture des écoles à l'automne, alimentant ainsi la propagation alarmante observée à Montréal lors de la deuxième vague de la pandémie.»

Récemment, en Europe, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Irlande, l'Autriche, le Danemark et les Pays-Bas ont annoncé la fermeture d'écoles en raison des inquiétudes suscitées par la nouvelle variante du coronavirus qui le rend plus transmissible. Selon Antoine Flahault, directeur de l'Institut de santé mondiale de l'Université de Genève, «Lors de la deuxième vague, nous avons obtenu beaucoup plus de preuves que les écoliers sont presque autant, sinon plus, infectés par le SRAS-CoV-2 que les autres.» Même le premier ministre Boris Johnson a ouvertement admis, après son revirement abrupt sur le maintien des écoles primaires ouvertes après les vacances de Noël, que «le problème n'est pas que les écoles ne sont pas sûres pour les enfants. Le problème est que les écoles peuvent néanmoins agir comme des vecteurs de transmission entraînant la propagation du virus entre les ménages.»

Le Dr Flahault a expliqué que dans une étude qui n'a pas encore été examinée par des pairs, des tests d'anticorps aléatoires effectués à Genève en mai et décembre ont montré que les enfants âgés de 6 à 18 ans étaient infectés tout autant que les jeunes adultes. Les écoles suisses sont ouvertes depuis l'été.

Une enquête nationale autrichienne a révélé que les enfants de moins de 10 ans présentaient des taux d'infection similaires à ceux des enfants plus âgés. En outre, ces enfants étaient infectés aussi souvent que leurs enseignants, selon Michael Wagner, un microbiologiste de l'université de Vienne qui a supervisé l'étude. De récentes enquêtes menées avant Noël au Royaume-Uni, lorsque les écoles étaient encore ouvertes, ont révélé que le taux de positivité chez les enfants était plus élevé que chez les adultes. Dans un village néerlandais près de Rotterdam, 30 cas de la variante B.1.1.7 ont été découverts dans une école primaire.

Les écoles comme vecteurs d'infection

Selon un récent rapport d'ABC News du 15 janvier, les taux de positivité dans les écoles d'Austin, au Texas, atteignent 20% dans les écoles secondaires, 27% dans les collèges (écoles intermédiaires) et 19,8% dans les écoles primaires. L'OMS avait recommandé que ce taux reste inférieur à 5% pendant plus de 14 jours avant que les districts envisagent d'ouvrir des écoles.

Les écoles d'Austin sont occupées dans une proportion allant de 70 à 90%. Le Dr Mark Escott, directeur médical par intérim et autorité sanitaire du département de santé publique d'Austin, a déclaré: «C'est la recette du désastre. C'est une recette pour des épidémies dans nos écoles. Et en plus de l'impact sur la santé de nos enfants, sur nos enseignants et sur le personnel scolaire, il en va de même pour la continuité de l'éducation. Nous allons rapidement constater que nous allons manquer d'enseignants pour assurer un enseignement en personne.»

Pour en revenir aux affirmations catégoriques de Miguel Cardona, les preuves indiquent que les fermetures d'écoles ont joué un rôle essentiel dans l'atténuation de la propagation du coronavirus. Dans une étude du JAMA [en anglais] publiée le 29 juillet, les auteurs avaient constaté que les fermetures d'écoles dans tout l'État lors de la première vague de la pandémie avaient entraîné une baisse de l'incidence de la COVID-19 de 62% par semaine. De même, la mortalité a diminué de 58% par semaine. Les États qui ont fermé plus tôt ont connu le changement relatif le plus important par semaine. Concrètement, si les écoles étaient restées ouvertes lorsque la pandémie a éclaté aux États-Unis, le 21 avril, au lieu de 46.395 décès, l'étude a estimé qu'il y aurait eu 87.000 décès.

Dans une étude plus récente publiée dans Science [en anglais], qui examine diverses interventions gouvernementales utilisées contre la COVID-19, une équipe internationale de chercheurs affiliés à Oxford, Harvard, Cambridge et l'Université nationale australienne a estimé les effets de sept interventions non pharmaceutiques sur la transmission de la COVID-19 dans 41 pays. La combinaison de la fermeture d'écoles et d'universités, de la limitation des rassemblements à 10 personnes ou moins et de la fermeture de la plupart des entreprises non essentielles a réduit le taux de reproduction, R0, à moins d'un. En d'autres termes, elle a entraîné une réduction globale du nombre d'infections dans la communauté. Parmi les interventions énumérées, les fermetures d'écoles et la limitation des rassemblements à 10 personnes ont eu le plus grand impact sur l'atténuation de la pandémie.

Cependant, ce sont précisément ces mesures qui protègent la communauté auxquelles les élites dirigeantes s'opposent, car elles portent atteinte à leur capacité à extraire la plus-value de la classe ouvrière. C'est pourquoi leurs positions politiques sont stipulées avec tant de contingences, par exemple si des fonds sont disponibles, si les mesures de contrôle des infections sont maintenues, et si tous les étudiants restent toujours masqués et à deux mètres de distance, et s'il y a suffisamment de personnel pour mettre en œuvre des responsabilités supplémentaires, afin de persuader les éducateurs qui retournent en classe avec des promesses impossibles. Là où il y a une opposition ouverte, comme à Chicago, la défiance des enseignants est contrée par des menaces et de la coercition.

Un autre facteur souvent négligé dans ces discussions par les partisans de la réouverture des écoles est que les infections se propagent par les aérosols. Récemment, de nombreuses études intéressantes [en anglais] ont été menées qui ont démontré que la règle des deux mètres n'a aucun sens dans une pièce mal ventilée. Les masques ne remplacent pas une mesure globale de distanciation sociale et n'ont jamais été destinés à se substituer à toutes les autres formes d'atténuation. Par exemple, si un enseignant infecté donnait deux heures d'enseignement sans masque dans une salle mal ventilée, jusqu'à 12 élèves, quel que soit l'endroit où ils sont assis, seraient potentiellement infectés. Avec un masque, ce nombre ne serait que de cinq élèves, mais cela ne garantit pas la sécurité s’il n’y a pas la possibilité de procéder à des échanges d'air fréquents.

La transmission de la COVID-19 se fait lors d’événements de super propagation. Ce n'est pas qu'une personne infectée en infectera une ou deux autres, mais que très peu en infecteront plusieurs. James Collins, le professeur Termeer de génie et de sciences médicales (IMES) et du département de génie biologique du MIT, a noté que «les événements de super propagation sont probablement plus importants que ce que la plupart d'entre nous avaient initialement réalisé. Même s'il s'agit d'événements extrêmes, ils sont probables et se produisent donc sans doute à une fréquence plus élevée que nous le pensions.»

On peut donc se demander dans quelle mesure les écoles américaines sont sûres. Selon un rapport du Government Accountability Office (Bureau de responsabilité gouvernementale) [en anglais] américain de juin 2020, pour prévenir la propagation du coronavirus à l'intérieur des écoles, «plus de 41% des districts scolaires doivent mettre à jour ou remplacer leurs systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation dans au moins la moitié de leurs bâtiments.» Un récent rapport d'Edsource [en anglais] indique que certains districts de Californie trouvent les coûts de mise à niveau de leurs systèmes intenables. Ils écrivent: «peu de sources de financement sont garanties, et elles peuvent ne pas être suffisantes pour couvrir les inspections régulières et les remplacements rigoureux des filtres que les systèmes de CVC exigent.» Une autre question est de savoir combien de temps il faudra pour que ces mesures soient mises en œuvre et que des inspections appropriées soient effectuées.

Dans un rapport publié par la NEA (Association nationale de l’éducation) [en anglais] en août 2020, Kevin Enos, un professeur de sciences de Franklin, Massachusetts, et membre du comité de santé et de sécurité environnementale de l'Association des enseignants du Massachusetts (MTA), a noté que de tels investissements seraient des «propositions improbables.» Il a ajouté: «Les bâtiments anciens se taillent la part du lion au Massachusetts, comme dans de nombreuses régions des États-Unis, et les écoles n'ont tout simplement pas les ressources financières pour les réparer. Ce n'est pas une question de volonté des districts, c'est une question de capacité financière. Le gouvernement fédéral, l'État et les collectivités locales n'investissent pas l'argent nécessaire, mais je suis sûr qu'ils ne voudraient pas aller travailler dans un bâtiment de cette qualité.»

Jean Fay, une paraprofessionnelle de l'éducation spécialisée d'Amherst, Massachusetts, et collègue d'Enos, a poursuivi: «C'est épouvantable ce que nous demandons aux étudiants et au personnel d’endurer en termes de qualité des bâtiments, mais avec des écoles si radicalement sous-financées année après année, les systèmes de CVC ne sont pas en tête de liste des investissements.» Cependant, pour de nombreux districts scolaires, le rapport a constaté que l'amélioration de la sécurité reste leur priorité absolue (92%). Parmi les autres déficits, on peut citer la nécessité de permettre aux élèves d'accéder à la technologie (87%) et de surveiller les risques sanitaires (78%).

Les nouvelles variantes du coronavirus

Depuis près d'un mois, les nouvelles variantes du virus SRAS-CoV-2 découvertes dans de nombreux pays ont fait l'objet d'une grande attention de la part des scientifiques et des épidémiologistes qui en sont généralement préoccupés. La variante la plus discutée, B.1.1.7, également connue sous le nom de variante britannique, est devenue la version la plus courante du virus en Angleterre, rendant le virus plus transmissible, ce qui signifie qu'il se propage plus facilement d'environ 50%. Bien que les variantes ne semblent pas être plus mortelles, cela signifie que des mesures plus strictes doivent être prises pour faire baisser à nouveau son taux de reproduction, R0. Un virus plus transmissible entraînera une explosion de nouvelles infections pour les systèmes hospitaliers déjà inondés au Royaume-Uni et dans le comté de Los Angeles.

Selon Marc Lipsitch, épidémiologiste à Harvard, «une fois qu'elle [la variante] devient courante, elle accélère considérablement la transmission. Avec une augmentation de 50% de l'infectiosité, en moins de deux semaines, vous obtenez deux fois plus de cas. Et en un mois environ, vous avez quatre, cinq fois plus de cas. Mais c'est très approximatif. Il pourrait être plus élevé. Un virus plus transmissible de 50% signifie que nous devons réduire nos contacts d'un tiers supplémentaire par rapport aux restrictions déjà strictes [déjà en place] afin de revenir au même endroit où nous étions. Cela pourrait signifier la fermeture d'entreprises qui ont été partiellement rouvertes, la fermeture d'écoles et d'autres mesures de confinement de ce type.»

Le CDC américain a récemment déclaré [en anglais] qu'au moins 76 personnes dans 12 États ont été infectées par la variante B.1.1.7, qui menace d'aggraver la situation au cours des prochaines semaines en devenant la souche dominante d'ici la fin mars. Le rapport met en garde: «La transmissibilité accrue de cette variante exige une mise en œuvre combinée encore plus rigoureuse de la vaccination et des mesures d'atténuation pour contrôler la propagation du SRAS-CoV-2. Ces mesures seront plus efficaces si elles sont mises en place le plus tôt possible pour ralentir la propagation initiale de la variante B.1.17. Les efforts visant à préparer le système de soins de santé à de nouvelles épidémies de cas sont justifiés. Une transmissibilité accrue signifie également qu'une couverture vaccinale plus élevée que prévu doit être atteinte pour obtenir le même niveau de contrôle de la maladie afin de protéger le public par rapport à des variantes moins transmissibles.»

Il est essentiel que les éducateurs, les parents et le public comprennent pleinement la nécessité de fermer immédiatement les écoles et les lieux de travail non essentiels tout en respectant strictement la limitation des rassemblements pour maîtriser la pandémie. La poursuite de la propagation ne fera que donner au virus davantage de possibilités de mutation. Les enseignants doivent s'armer de la science de la pandémie et ne pas être contraints ou forcés d'acquiescer aux demandes criminelles de donner des cours en classe.

Fin

(Article paru en anglais le 20 janvier 2021)