Le Canada renforce son soutien à l'offensive anti-Chine menée par les États-Unis

Par Laurent Lafrance et Roger Jordan
26 janvier 2021

Les tensions entre le Canada et la Chine s'intensifient, alors qu'Ottawa se mobilise de plus en plus ouvertement derrière l'offensive diplomatique, économique et militaro-stratégique agressive de l'impérialisme américain contre Pékin.

Le premier ministre canadien Justin Trudeau s'adresse aux médias dans un hôtel de Pékin, en Chine, le 5 décembre 2017 (AP Photo / Ng Han Guan, dossier)

Le gouvernement fédéral de Justin Trudeau est intervenu directement le mois dernier pour empêcher la prise de contrôle de la mine d'or TMAC Resources Inc. par la société d'État chinoise Shandong Gold Mining Co. Ltd. Un haut fonctionnaire du gouvernement a déclaré au Globe and Mail qu'il était motivé par des préoccupations de «sécurité nationale». Une autre source a déclaré que Washington, qui avait répondu à l'effondrement capitaliste précipité par la pandémie de COVID-19 en doublant ses efforts pour contrer militairement et économiquement la Chine, avait pressé Trudeau de bloquer l'accord. En 2018, le gouvernement Trudeau a également évoqué des préoccupations en matière de sécurité nationale pour bloquer le rachat de 1,5 milliard de dollars de la société de construction et d'ingénierie Aecon Group Ltd. par une société contrôlée par l'État chinois.

L'affirmation sous-jacente selon laquelle l'acquisition de la mine d'or Doris pourrait servir de moyen pour le régime chinois de mener des opérations d'espionnage est plutôt absurde, étant donné que la mine de TMAC est située à Hope Bay, au Nunavut, une entrée du passage du Nord-Ouest à plus de 100 kilomètres de la station radar du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD) la plus proche.

La décision de Trudeau fait partie de la position plus dure que son gouvernement libéral a adoptée ces dernières années contre la Chine, sous la pression de Washington, des sections les plus à droite de la classe dirigeante canadienne et des médias bourgeois. Le chef du Parti conservateur de l'opposition officielle, Erin O'Toole, mène une campagne hystérique contre la Chine, invoquant à plusieurs reprises la «menace à la sécurité nationale» posée par la présence d'entreprises chinoises au Canada.

Malgré les critiques d'O'Toole, le Canada sous Trudeau a été de plus en plus impliqué dans la vaste campagne menée par les États-Unis contre la Chine qui a été lancée sous Obama en 2011 avec son pivot vers l'Asie, et qui s'est intensifiée au cours des quatre dernières années sous l'administration Trump. Trudeau a également clairement indiqué qu'il était désireux de travailler en étroite collaboration avec une administration démocrate dirigée par Joe Biden, qui s'est engagé à intensifier l'agression contre la Russie et la Chine. Si Biden entre avec succès à la Maison-Blanche mercredi prochain, l'une de ses premières priorités de politique étrangère sera la création d'une «coalition des démocraties» contre la Chine. Cette proposition, à laquelle le gouvernement Trudeau est enthousiaste de se joindre, vise à donner une fausse image de «droits de l'homme» à l'intimidation et aux menaces dirigées à l’endroit de Pékin par Washington. Elle implique l’adhésion de «héros» des droits démocratiques tels que le suprémaciste Hindou Narendra Modi de l’Inde et l’Australien Scott Morrison, qui a refusé de dénoncer la tentative de coup d’État fomentée et orchestrée par Trump le 6 janvier dernier à Washington.

La campagne de provocation des États-Unis contre la Chine comprend des mesures de guerre commerciale croissantes telles que la pression pour exclure Huawei des réseaux 5G des États de l'OTAN, ainsi que le déploiement annoncé de missiles à moyenne portée nucléaires ciblant Pékin. Pour des raisons à la fois économiques et stratégiques, Washington est déterminé à empêcher la Chine de devenir un acteur dominant dans les industries de haute technologie.

Le Canada – contrairement à ses partenaires des Five-Eyes, les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Australie et la Nouvelle-Zélande – n'a pas encore officiellement interdit aux entreprises locales d'utiliser les composants du géant chinois des télécommunications Huawei dans leurs réseaux 5G. Cependant, dans l'attente d'une telle démarche, Bell, Telus et toutes les autres grandes entreprises de télécommunications canadiennes ont déjà pris la décision d'exclure Huawei, dont la technologie est à certains égards plus développée que celle de ses concurrents américains et européens, de leurs réseaux.

L'offensive contre Huawei est directement liée à l'agression politique contre la Chine. En 2018, à la demande de l'administration Trump, les autorités canadiennes ont arrêté Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, sur de fausses accusations de violation des sanctions américaines contre l'Iran. La Chine a riposté à ce qui était en fait un enlèvement politique en détenant deux citoyens canadiens, Michael Kovrig, un ancien diplomate, et Michael Spavor, un entrepreneur opérant en Corée du Nord. Deux ans plus tard, Trudeau est plus franc que jamais dans la défense de l’arrestation de Meng. Il a rejeté à plusieurs reprises les appels lancés au Canada pour qu'il mette fin à la procédure d'extradition en échange du retour de Spavor et Kovrig.

Pour faire pression sur Ottawa pour qu'il adopte une position encore plus dure à l'égard de Pékin, l'administration Trump a attaqué Dominic Barton, l'actuel ambassadeur du Canada en Chine, pour sa prétendue relation étroite avec le régime du président Xi Jinping. Avant son poste actuel, Barton a été pendant neuf ans gestionnaire associé mondial de la société de conseil new-yorkaise McKinsey and Co. Le sénateur Marco Rubio, proche associé et partisan de Trump, a dénoncé Barton pour avoir agi contre les «intérêts économiques et de sécurité nationale» américains en aidant la Chine à faire progresser son initiative Belt and Road (BRI) lorsqu'il travaillait pour McKinsey. La BRI, un mégaprojet d'infrastructure dirigé par la Chine qui cherche à développer le commerce à travers l'Eurasie et au-delà, est considérée par Washington avec une profonde hostilité.

Trudeau a choisi Barton, un ancien conseiller de la Banque chinoise de développement contrôlée par l'État, comme envoyé de son gouvernement à Pékin en 2019 dans le but d'éviter un effondrement total des relations bilatérales. Lorsqu'il a pris le pouvoir en 2015, Trudeau avait évoqué la perspective d'un accord de libre-échange avec Pékin, une proposition qui bénéficiait du soutien d'une faction de grandes entreprises en raison de la possibilité d'accéder à de nouveaux marchés et de bénéfices en Chine et via la BRI. La Chine est le deuxième partenaire commercial bilatéral du Canada après les États-Unis (ou le troisième si les 27 États membres de l'Union européenne sont comptés dans leur ensemble). Cependant, dans les conditions de l'intensification rapide du conflit américano-chinois, et en raison de la dépendance de la bourgeoisie canadienne vis-à-vis de l'accès au marché américain et de la dépendance de son partenariat militaro-stratégique de plusieurs décennies avec Washington pour faire progresser ses ambitions impérialistes mondiales, la proposition de libre-échange est rapidement devenue impossible. Dans le cadre de l'ALENA ou de l'accord commercial Canada-États-Unis-Mexique révisé, les États-Unis ont obtenu de leurs partenaires le droit d'examiner à l'avance tout accord de libre-échange qu'ils pourraient signer avec la Chine et d'abroger le pacte commercial nord-américain si un tel accord était mis en œuvre contre leur gré.

Le Canada est pleinement intégré dans les trois principales offensives militaro-stratégiques de l'impérialisme américain: au Moyen-Orient, en Europe de l'Est contre la Russie et en Asie-Pacifique contre la Chine. Pour renforcer son rôle dans ces offensives dirigées par les États-Unis, les libéraux ont annoncé une augmentation de 70% des dépenses militaires en 2017 dans le cadre de leur nouvelle politique de défense nationale. De manière significative, cette politique de défense identifie également la Chine, ainsi que la Russie et le terrorisme islamiste comme des «menaces mondiales» pour le Canada.

Des sections puissantes de l'establishment militaro-sécuritaire – si étroitement lié aux États-Unis que des pourparlers militaires de haut niveau ont eu lieu en 2013 sur la possibilité de fusionner les armées canadienne et américaine – veulent qu'Ottawa aille encore plus loin. Dans une entrevue publiée plus tôt ce mois-ci par le Globe and Mail, le général Jonathan Vance, chef d'état-major sortant de la Défense, a appelé le Canada à adopter une «grande stratégie» pour traiter avec la Chine. L'implication claire de cette remarque était que si Trudeau s'est accommodé de l'offensive bipartite dirigée par les États-Unis contre Pékin, l'impérialisme canadien n'a pas encore fait ce qui est nécessaire en termes de réarmement militaire et de planification géostratégique pour faire la guerre.

Vance n'est pas seul. Le ministère de la Défense et les responsables militaires se plaignent depuis des mois que les politiques de défense et étrangères du Canada sont dépassées. Le Canada est déjà déterminé à dépenser d’innombrables milliards de dollars pour moderniser le NORAD, l'alliance militaire bilatérale canado-américaine qui défend le continent nord-américain contre ses rivaux géopolitiques, surtout la Russie et la Chine. Beaucoup soutiennent qu'un élément critique de cette modernisation doit être l'adhésion du Canada au bouclier de défense antimissile balistique de Washington, dont le principal objectif est de mener une guerre nucléaire «gagnable».

Le Globe a récemment révélé qu'en 2019, Vance, à la demande pressante de Washington, avait pris la décision «unilatérale» d'annuler les exercices militaires d'hiver entre les Forces armées canadiennes et l'Armée populaire de libération de la Chine. Les documents secrets montrent que des responsables gouvernementaux d'Affaires mondiales Canada ont réprimandé Vance parce qu'ils craignaient que cela soit considéré comme un acte de représailles pour l'arrestation des Kovrig et Spavor, et pourrait exacerber les tensions avec Pékin. Plus important, cependant, est un passage du document qui comprend des délibérations sur la façon dont la Chine pourrait réagir si le Canada prenait la décision provocatrice d'envoyer un navire de guerre dans le détroit de Taïwan. C'est ce qu'il a fait par la suite, d'abord en septembre 2019, puis à nouveau en octobre de l'année dernière.

Dans sa campagne anti-Chine, le gouvernement Trudeau bénéficie du plein appui du Nouveau Parti démocratique (NPD) soutenu par les syndicats. En novembre dernier, cette organisation «de gauche» a présenté une motion appuyée par tous les partis du Parlement félicitant Joe Biden pour sa victoire électorale et invitant le futur président à visiter le Canada et à prendre la parole lors d'une session conjointe de la Chambre des communes et du Sénat. Quelques jours plus tard, le NPD a soutenu une motion conservatrice appelant à une action contre «l'ingérence étrangère» chinoise et exhortant le gouvernement Trudeau à prendre une décision rapide sur l'interdiction de Huawei des réseaux 5G du Canada.

De leur côté, les conservateurs militent pour une politique encore plus conflictuelle envers la Chine. Cela inclut imiter Trump, à la fois en essayant de faire de la Chine un bouc émissaire pour la pandémie, et en appelant à des mesures du type «le Canada d'abord» pour protéger les «emplois canadiens» de la concurrence chinoise. Dans un article du mois dernier pour le National Post, farouchement de droite, O'Toole a affirmé que «tenir tête à la Chine» est essentiel «pour la sécurité des Canadiens, ici et à l'étranger».

(Article paru en anglais le 13 janvier 2021)