Les inégalités devraient augmenter «simultanément» dans tous les pays

Oxfam: La richesse de l’ensemble des milliardaires dans le monde a augmenté de 3,9 billions de dollars pendant la pandémie

Par Jacob Crosse
26 janvier 2021

Un nouveau rapport publié par l’organisation caritative Oxfam International, basée au Royaume-Uni, à la veille du Forum économique mondial virtuel de cette semaine, qui se tient habituellement chaque année à Davos, en Suisse, souligne l’effet des politiques gouvernementales adoptées en réponse à l’émergence de la pandémie de la COVID-19. Le rapport montre que les politiques délibérées adoptées par les gouvernements capitalistes ont entraîné dans le monde entier une concentration accrue des richesses entre les mains de l’oligarchie financière, tout en exacerbant les niveaux déjà historiques d’inégalité des richesses à l’échelle mondiale.

Sans-abri recevant l’aide d’un travailleur social à la station 207th Street Train A, le jeudi 30 avril 2020, dans le quartier de Manhattan à New York. (AP Photo/John Minchillo)

Témoignant du caractère interconnecté du système capitaliste mondial, le rapport note que pour la première fois depuis 1870, année des plus anciens registres fiscaux dont dispose Oxfam, «les revenus par habitant devraient diminuer dans toutes les régions.» Il poursuit: «Cela signifie qu’il est probable que la COVID-19 fera augmenter les inégalités dans pratiquement tous les pays du monde simultanément. Ce sera la première fois que cela se produit depuis que les registres sur les inégalités ont commencé, il y a plus d’un siècle.»

Depuis des années, les rapports annuels d’Oxfam soulignent l’inégalité toujours croissante endémique au système capitaliste. Dans le dernier rapport, les auteurs écrivent que «Le nombre total de milliardaires a presque doublé au cours des dix années qui ont suivi la crise financière de 2008, et entre 2017 et 2018, un nouveau milliardaire a été créé tous les deux jours». Parallèlement, Oxfam estime que 56 % de la population mondiale vit avec 2 à 10 dollars par jour.

Alors que plus de trois milliardaires par semaine voyaient le jour avant l’apparition de la pandémie, Oxfam note que «des milliards de personnes vivaient déjà au bord du gouffre... elles n’avaient ni ressources ni soutien pour faire face à la tempête économique et sociale créée par la pandémie». Plus de trois milliards de personnes n’avaient pas accès aux soins de santé, les trois quarts des travailleurs n’avaient pas accès à la protection sociale comme les allocations de chômage ou les congés maladie, et dans les pays à faible et moyen revenu, plus de la moitié des travailleurs étaient des travailleurs pauvres».

Le rapport note qu’alors que des millions de travailleurs dans le monde entier ont perdu leur emploi, leurs avoirs et des proches au cours de l’année dernière, la richesse collective des milliardaires a augmenté d’un montant stupéfiant de 3,9 billions de dollars entre le 18 mars et le 31 décembre 2020. Les dix «profiteurs de la pandémie» les plus riches, dont le PDG de Tesla, Elon Musk, Jeff Bezos d’Amazon, Zhong Shanshan, fondateur de la société de boissons Nongfu Spring, et Bill Gates de Microsoft, ont vu leur richesse augmenter de plus de 540 milliards de dollars au cours de la même période.

Les 540 milliards de dollars thésaurisés par seulement 10 personnes, écrit Oxfam, «sont plus que suffisants pour empêcher quiconque sur Terre de tomber dans la pauvreté à cause du virus et pour payer un vaccin contre la COVID-19 pour tous».

Collectivement, tous les milliardaires dans le monde, soit moins de 2300 personnes, possèdent environ 11,95 billions de dollars de richesse, ce qui, selon Oxfam, est «l’équivalent de ce que les gouvernements du G20 (Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, République de Corée, Royaume-Uni, Russie, Turquie et Union européenne) ont dépensé collectivement en réponse à la pandémie.»

Si la richesse et la vie des milliardaires ont été protégées tout au long de la pandémie, les taux d’infection et de mortalité liés à la COVID-19, note Oxfam, «présentent un gradient social évident». L’organisation explique: «La mortalité due à la COVID-19 dans les 10 % des régions les plus défavorisées du Royaume-Uni est deux fois plus élevée que celle des 10 % les moins défavorisés. Des tendances similaires ont été signalées en France, au Brésil, au Népal, en Espagne et en Inde.»

Alors que les gouvernements du monde entier ont relativement peu dépensé en mesures visant à contenir et à éradiquer la COVID-19, qui a tué jusqu’à présent plus de 2,1 millions de personnes dans le monde – dont 430 000 de ces décès rien qu’aux États-Unis – ils ont ouvert leurs coffres pour fournir à l’oligarchie financière des billions de dollars en renflouement. Parallèlement, ils exigent que les travailleurs risquent leur vie sur les lieux de travail et dans les écoles ravagées par la maladie afin de poursuivre l’extraction de la plus-value du travail.

L’exemple le plus clair en est la rapidité avec laquelle les plus grands milliardaires du monde ont récupéré leur richesse après que la pandémie ait fait chuter le cours des actions en mars 2020. Oxfam a fait remarquer qu’il a fallu neuf mois aux 1000 premiers milliardaires du monde pour récupérer leur richesse, alors qu’il faudra peut-être plus d’une décennie aux pauvres du monde, dont le nombre a augmenté de 200 à 500 millions tout au long de la pandémie, pour revenir aux niveaux «d’avant la crise», selon les estimations d’Oxfam.

L’accroissement des inégalités et la concentration accrue des richesses pour un petit nombre de personnes sont le résultat de choix politiques délibérés mis en œuvre par les gouvernements capitalistes dans le monde entier, qui placent les profits avant les vies.

C’est ce que l’on a pu constater aux États-Unis avec l’adoption rapide et quasi unanime de la loi CARES, d’un montant de plusieurs billions de dollars, à la fin du mois de mars 2020. Cette loi n’a pas alloué des milliards aux travailleurs et à leurs familles pour leur permettre de rester chez eux en attendant que les ressources soient utilisées pour former et embaucher des milliers de médecins et d’infirmières pour soigner les malades, mettre en place un programme national de dépistage et de recherche des contacts, ou construire de nouveaux hôpitaux.

Non, au lieu de cela, la mesure bipartite a fourni une maigre somme aux travailleurs sans emploi, essentiellement en les forçant à retourner au travail, tout en fournissant à Wall Street des fonds illimités grâce à des politiques d’assouplissement quantitatif via la Réserve fédérale. Cette politique de classe a permis de protéger et même d’accroître les richesses de la classe dirigeante, dont la fortune repose sur la hausse incessante de l’indice boursier.

Alors que la loi CARES prévoyait un chèque unique de 1200 dollars pour les adultes et des allocations de chômage améliorées à court terme, l’expiration de ces allocations a depuis entraîné une augmentation de la pauvreté aux États-Unis, selon une nouvelle étude de la Harris School of Public Policy de l’Université de Chicago et de l’Université de Notre Dame.

Les auteurs de l’étude notent que si la pauvreté a diminué au cours des premiers mois de la pandémie, passant de 10,8 % en janvier 2020 à 9,3 % en juin, à la fin du mois de juillet, qui a vu l’expiration des 600 dollars d’allocations de chômage prévus par la loi CARES, la pauvreté a commencé à augmenter au cours des mois suivants, pour atteindre 11,8 % en décembre 2020. L’augmentation de 2,5 points de pourcentage à partir de juillet se traduit par quelque 8,1 millions de personnes de plus, soit presque l’équivalent de la population de la Suisse.

Entre 200 et 500 millions de personnes dans le monde ont été poussées dans la pauvreté cette année, et environ 3 milliards de personnes avant la pandémie survivaient avec moins de 5,50 $ par jour, soit environ 2000 $ par an. Le rapport d’Oxfam cite une analyse de la Banque mondiale qui estime qu’au 7 octobre 2020, la pandémie avait plongé entre 88 et 115 millions de personnes dans «l’extrême pauvreté», c’est-à-dire qu’elles survivaient avec moins de 1,90 $ par jour, soit environ 694 $ par an.

L’inégalité croissante se reflète, note Oxfam, dans le fait que les 25 plus grandes sociétés américaines ont réalisé «11 % de bénéfices supplémentaires en 2020 par rapport à l’année précédente», tandis que «les petites entreprises américaines semblaient susceptibles de perdre plus de 85 % de leurs bénéfices au cours du deuxième trimestre de l’année.»

La hausse constante des profits des sociétés et l’augmentation de la richesse des milliardaires sont dues à des décisions politiques délibérées. Oxfam écrit qu’«entre 1985 et 2019, le taux d’imposition légal moyen des sociétés est passé de 49 à 23 %, et depuis 1980, le taux d’imposition le plus élevé sur le revenu des personnes physiques aux États-Unis a presque diminué de moitié, passant de 70 à 37 %. En plus des pertes dues à la baisse des taux d’imposition, le Tax Justice Network (Réseau pour la justice fiscale) estime que les pays perdent au total plus de 427 milliards de dollars en impôts chaque année à cause des abris fiscaux des sociétés internationales et de l’évasion fiscale privée, «ce qui coûte aux pays l’équivalent de près de 34 millions de salaires annuels d’infirmières par année – ou le salaire annuel d’une infirmière par seconde.»

Si la concentration des richesses s’exprime de la façon la plus frappante aux États-Unis, le même processus se déroule dans le monde entier. Oxfam note qu’entre mars et août 2020, les milliardaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ont augmenté leur richesse de 20 %, «soit près de cinq fois la valeur de l’appel humanitaire des Nations Unies pour contrer la COVID-19 dans la région.» De même, en Amérique latine et aux Caraïbes (ALC), «la richesse combinée des milliardaires a augmenté de 17 % entre mars et juillet 2020... soit plus de cinq fois le montant nécessaire pour empêcher 12,4 millions de personnes de tomber dans l’extrême pauvreté dans la région de l’ALC pendant un an.»

Le dernier rapport d’Oxfam est une condamnation accablante du système capitaliste, mais comme tous les autres rapports publiés par l’organisation caritative, il n’identifie pas correctement le problème et propose donc des solutions réactionnaires pour faire face à la crise historique. Adoptant le langage de la politique identitaire des postmodernistes, les auteurs pointent du doigt le «patriarcat», le «racisme structurel» et la «suprématie blanche» comme les «causes profondes de l’injustice et de la pauvreté.»

Ignorant leurs propres conclusions, qui montrent clairement que les inégalités dans le monde ne sont pas une question d’identité raciale ou de genre, mais qu’elles sont bien causées par le système économique capitaliste, les auteurs préconisent que les gouvernements du monde entier aillent au-delà de la mesure du produit intérieur brut d’un pays comme mesure de la réussite économique et du bien-être, et adoptent plutôt de nouveaux indicateurs centrés sur «le bien-être, le développement durable, l’inégalité et l’environnement.» Les auteurs citent en exemple le gouvernement capitaliste de la Nouvelle-Zélande.

Le fait est que, malgré près d’une décennie de rapports et de recommandations de ce type émanant d’Oxfam, la situation n’a fait qu’empirer. Avec la pandémie, que le World Socialist Web Site a identifiée comme un «événement déclencheur» dans l’histoire mondiale, similaire au déclenchement de la Première Guerre mondiale, la solution ne sera pas de faire appel aux élites dirigeantes actuelles pour qu’elles changent. Tout comme les soldats ont été envoyés dans les tranchées pour mourir à la guerre pour la bourgeoisie de chaque pays belligérant il y a plus de 100 ans, les enseignants sont envoyés dans des salles de classe mortelles afin de surveiller les enfants pour que les parents puissent aller travailler et risquer d’être infectés afin de maintenir les profits à la hausse.

Et si le président Joe Biden et le Parti démocrate utilisent le même langage qu’Oxfam, s’engageant à combattre la «suprématie blanche» et le «patriarcat», le fait est que tous deux acceptent le capitalisme comme incontestable et éternel. Leurs «solutions» ne sont que des paroles en l’air destinées à dissiper la colère sociale croissante envers le système actuel et à endormir la classe ouvrière internationale pour l’empêcher de mener à bien sa tâche historique.

La seule façon d’éliminer les inégalités et de créer une économie et un monde répondant au principe «de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins» est que la classe ouvrière prenne le pouvoir politique dans chaque pays. Comme première étape pour faire de cette nécessité une réalité, les travailleurs et les jeunes doivent former des comités de sécurité de la base aux États-Unis et dans le monde entier et devenir membres du Parti de l’égalité socialiste.

(Article paru en anglais le 26 janvier 2021)